"Loving" de Jeff Nichols : un sujet fort, de bonnes intentions… mais une grosse panne d’émotion

"Loving" de Jeff Nichols : un sujet fort, de bonnes intentions… mais une grosse panne d’émotion

DECEPTION – Avec "Loving", en compétition pour la Palme d’or, le cinéaste américain Jeff Nichols s’attaque pour la première fois à une histoire vraie. Celle des époux Loving, à l’origine de la légalisation des mariages inter-raciaux dans l’Amérique des années 1960. Un portrait de couple trop rapidement escamoté au profit d’un cours d’instruction civique élégant, mais guère palpitant.

Peut-on faire un grand film à partir d’une photo d’actualité ? C’est un peu le défi de Loving, le nouveau film du réalisateur américain Jeff Nichols, chouchou de la Croisette où il a présenté Take Shelter et Mud, à la Semaine de la Critique et en compétition officielle, en 2011 et 2012. Loin de Midnight Special fable de science-fiction sortie en mars dernier en France, cet enfant de l’Amérique profonde – il est né à Little Rock, Arkansas – raconte pour la première fois une histoire vraie.

Quand aimer était un crime

Celle de Richard et Mildred Loving, un couple comme les autres, dans la Virginie des années 1950. Comme les autres, ou presque. Il est blanc, elle est noire, dans un Etat qui interdit les mariages inter-raciaux. Ce pourquoi ils décident d’aller s’unir à Washington, où leur union est possible. A leur retour, ils sont arrêtés et placés en garde à vue. Avant d’être présentés à un juge qui leur pose le dilemme suivant : la prison, où l’exil, loin de leurs proches, pendant 25 ans.

Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) ont donc bel et bien existé. Et ont été immortalisés dans les pages de Life Magazine par le photographe Grey Villet (Michael Shannon, l’acteur fétiche de Nichols qui fait là une apparition éclair). Loving raconte une période encore récente de l’histoire de l’Amérique où le simple fait d’aimer une personne d’une autre couleur était un crime. La cruauté de la situation des époux est admirablement illustrée lors de la première partie du film, toute en retenue.

Là où un cinéaste hollywoodien conventionnel aurait envoyé les violons, Jeff Nichols opte pour une atmosphère sonore plus éthérée, presque inquiétante. Lorsque Richard est contraint d’abandonner Mildred, enceinte, derrière les barreaux, ni cris, ni effusions de violence. La résignation de ces gens ordinaires est presque aussi insupportable que le système qui les opprime. Intérieurement, on sent qu’on va bouillir devant l’écran… Et puis non.

Joel Edgerton, taiseux au possible

Délaissant l’approche quasi-naturaliste de la première partie, le cinéaste bascule dans l’illustration, certes élégante, mais bien trop désincarnée, dès lors que le couple Loving construit sa vie loin de chez lui, année après année, enfant après enfant, ride après ride... La dernière partie, consacrée à la bataille judiciaire qui entraînera la légalisation des mariages mixtes dans le Sud des Etats-Unis, vire au cours d’instruction civique, sans véritable enjeu dramatique ni aspérité.

Cette sensation de rendez-vous manqué avec l’émotion est symbolisée par le duo d’acteurs principaux. Peut-être par souci de ne pas trahir l’homme simple qu’il incarne, Joel Edgerton, taiseux au possible, ne fait jamais trembler sa carapace, y compris lorsqu’on lui suggère de divorcer pour s’éviter bien des problèmes. Palpable lors des premières minutes, son alchimie avec sa partenaire, l’élégante Ruth Negga, se dissout au fil des minutes sur l’autel d’une œuvre bourrée de bonnes intentions. Mais bien trop sage pour nous briser le cœur.

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