Mais à quoi sert encore la Palme d’or du Festival de Cannes ?

DECRYPTAGE – Récompense prestigieuse, la Palme d’or du Festival de Cannes ne fascine plus les foules depuis de nombreuses années déjà. A défaut de cartonner au box-office, elle semble désormais devoir couronner des films porteurs d’un message symbolique et/ou politique. Explications.

La Palme d’or est-elle une garantie de succès ? Depuis 10 ans, deux films sacrés sur la Croisette seulement ont dépassé la barre symbolique du million d’entrées dans les salles françaises. Hasard ou pas, ce sont des productions hexagonales, qui ont profité de la plateforme médiatique que représente encore le Festival de Cannes - plus de 4500 journalistes accrédités - pour se faire connaître. Ce sont "Entre les murs" de Laurent Cantet (2008) et "La vie d’Adèle" de Abdellatif Kechiche (2013) avec 1 036 811 entrées. Pour les autres, en revanche.... Palme d’or surprise l’an dernier, la comédie satirique "The Square" de Ruben Ostlünd a faiblement dépassé les 350.000 entrées. C’est deux fois plus que son film précédent, "Snow Therapy". Mais quand même.

Le box-office des films lauréats depuis 10 ans ...


2017 : "The Square" (Suède) 351 3012 entrées

2016 : "Moi, Daniel Blake" (Grande-Bretagne) 953 349 entrées

2015 : "Deephan" (France) 634 665 entrées

2014 : "Winter Sleep" (Turquie) 360 028 entrées

2013 : "La vie d’Adèle" (France) 1 036 811 entrées

2012 : "Amour" (Autriche) 767 418 entrées

2011 : "The Tree of Life" (Etats-Unis) 872 895 entrées

2010 : "Oncle Boonmee" (Thaïlande) 127 511 entrées

2009 : "Le Ruban Blanc" (Autriche) 649 212 entrées

2008 : "Entre les murs" (France) 1 612 356 entrées

Si on se penche sur sa longue histoire, le Festival de Cannes a sacré de vrais grands films populaires. Le Top 3 ?  "Le Salaire de la peur" de Henri-Georges Clouzot (1953) avec 6,9 millions d’entrées, "Le Troisième Homme" de Carol Reed (1949) avec 5,7 millions d'entrées et "Quand Passent les cigognes" de Mikhail Kalatozov (1958) avec 5,4 millions. Derrière, on trouve des classiques comme "Le Monde du silence" de Jacques-Yves Cousteau (1956 ) avec 4,6 millions, "Apocalypse Now" de Francis Ford Coppola (1976) 4,5 millions d’entrées ou encore "Un homme et une femme" de Claude Lelouch (1966) avec 4,3 millions d’entrées. Le dernier grand succès cannois, c’est "Pulp Fiction", de Quentin Tarantino, avec 2,8 millions d’entrées. Il y a 24 ans déjà.

Des chiffres qui en disent plus que des longs discours. Et qui donnent l’impression que le Festival de Cannes s’est recentré, au fil des années, sur un cinéma d’auteur plus "exigeant ". On se souvient que le 23 mai 2010, au soir du palmarès de la 63e édition, des journalistes habitués de la Croisette se lamentaient de la Palme attribuée à "Oncle Boonmee" du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul par le jury de Tim Burton. "Pur snobisme", "Personne n’ira voir ça", "le Festival se tire une balle dans le pied", diront les confrères, outrés et/ou exaspérés. Dans les faits, le film n’attirera que 125.000 spectateurs dans les salles françaises, le pire score d'une Palme d'or.


Depuis ce cas extrême, la récompense semble bel et bien avoir perdu de son pouvoir d’attraction. Un sondage réalisé en 2016 par OpinionWay pour le Club Media Ciné révélait que 3% des Français seulement déclaraient voir systématiquement la Palme d’or en salles, contre 25% qui le font occasionnellement. Autant dire qu'à l’heure où les blockbusters américains et les comédies trustent le sommet du box-office, et les budgets qui vont avec, cette récompense en mal d’amour se cherche un rôle, à l’image du Festival de Cannes tout entier.

Il se trouve sans doute quelque part entre défense du cinéma "non-formaté" et engagement politique, comme ce fut le cas en 2004 avec la Palme attribuée à Michael Moore pour "Fahrenheit 9/11", son brûlant pamphlet anti-Bush. Ce qui explique en partie le choix des organisateurs de "faire le buzz" en sélectionnant les nouveaux films de l’Iranien Jafar Panahi ("Three Faces") et du Russe Kirill Serebrennikov ("Leto"), deux cinéastes assignés à résidence dans leur pays respectif. Et pour lesquels le délégué général Thierry Frémaux, avec le soutien du Quai d’Orsay, a officiellement demandé la clémence ces derniers jours. Sans doute en vain.


 Pour sa première édition depuis l’affaire Weinstein, c’est peut-être en attribuant la Palme à une femme que le Festival de Cannes s’attirera de nouveau les faveurs du grand public. Cette année elles sont trois à pouvoir succéder à la Néo-Zélandaise Jane Campion, lauréate en 1993 avec "La leçon de piano" (plus de 2,6 millions d’entrées). Il y a la Française Eva Husson avec "Les Filles du Soleil", l’Italienne Alice Rohrwacher avec "Heureux comme Lazarro" et la Libanaise Nadine Labaki avec "Capharnaüm". Le jury présidé par la comédienne engagée Cate Blanchett, co-fondatrice du mouvement Time’s Up, n'y sera sans doute pas insensible.

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