"The Strangers" : une impressionnante fresque sur le Mal !

Festival de Cannes

CRITIQUE - On vous prévient : "The Strangers", présenté hors compétition au Festival de Cannes, est l’une des claques les plus pures du cru 2016. Cette peinture sublime du Mal absolu, en salles le 6 juillet, catapulte définitivement le sud-coréen Na Hong-jin parmi les cinéastes contemporains majeurs.

Au cinéma, les belles évidences sont rares. Le génie du cinéaste sud-coréen Na Hong-jin en est une. Claire et limpide. Non content d’avoir transformé son film de fin d’étude en chef-d’oeuvre (The Chaser, 2008) et confirmé sa déconcertante maestria en 2011 avec The Murderer, voilà que l’intéressé sort de sa besace magique une troisième oeuvre étourdissante : The Strangers. "J’aurais dû reconnaître mes propres limites", explique-t-il. "Car, avec ce projet, je me suis heurté à des difficultés quasi insurmontables."

Oui… Il est comme ça Na Hong-jin : travailleur, précis, obsessionnel. Dans l’ombre, il se plaît à bâtir, pièce par pièce, des oeuvres méticuleusement pensées. Pour The Strangers ? Deux ans et huit mois d’écriture scénaristique, d’interminables (et remarquables) repérages, six mois de tournage, un an de post-production… Les chiffres donnent le tournis et traduisent la rigueur d’un artiste, un vrai, qui ne laisse rien au hasard, prenant systématiquement le cinéma très (très) au sérieux. Preuve en est donc avec ce nouveau récit d’une réjouissante noirceur…

Le mal rôde…

Tout commence avec le plan d’un lac. Un panorama paisible et sublime rapidement corrompu par le sang. Là, juste à côté, au gré des baraques avoisinantes, des corps gisent. Découpés. Os brisés. Marres rougeâtres. La sauvagerie des exactions achève de semer le trouble chez les habitants. Apeurés, ils ne peuvent hélas guère compter sur l’aide des policiers, bras cassés en puissance qui n’ont pas l’ébauche d’une piste pour stopper le (supposé) serial-killer. Bientôt, des rumeurs les conduisent vers la cabane d’un japonais louche qui vit dans les bois de façon érémitique.

Qui est-il ? Que veut-il ? Coupable idéal, être étrange, il agrège les superstitions et déchaîne les passions. Surtout celle de Jong-gu (admirable Kwak Do Won), flic sur la lune et papa d’une fillette menacée. De plus en plus désemparé face aux événements qui animent sa communauté rurale, parmi lesquels l’apparition d’une épidémie quasi zombiesque, le brave homme finit par conjurer ses craintes, prenant le problème à bras-le-corps avec l’aide d’un chaman. Ce qu’il ignore hélas, c’est que les frontières de ses récentes déconvenues dépassent clairement le tueur en série traqué.

Hommage au genre

A l’instar de ses précédentes réalisations, Na Hong-jin plonge encore plus profondément dans un pessimisme fulgurant. Depuis ses débuts, la figure du Mal, toujours triomphante, parcourt en effet chacun de ses récits, déformant les êtres et les détournant de leurs valeurs morales. Ce postulat est multiplié par cent dans The Strangers. Ici, le visage du Diable naît carrément de la fusion de toutes les facettes du cinéma de genre : l’assassin, le vampire, le zombie, le monstre… En somme : un enthousiasmant conglomérat horrifique qui devrait autant réjouir les fans de thriller que ceux du gore et de la SF pure. 

Avec souplesse, aplomb et adresse, le cinéaste conjugue merveilleusement son scénario surprenant, qui essaime les mystères comme les cailloux du Petit Poucet, et sa mise en scène. Tirant le meilleur des décors naturels et de la photographie démentielle de Hong Kyung Pyo (Snowpiercer, Mother), Na Hong-jin pose un regard inquiet et défaitiste sur le monde. Un univers où le Mal est si poisseux, si trompeur, qu’il cancérise voracement tout ce qui pouvait l’être. D’ailleurs, le burlesque employé dans la première heure se dissipe subrepticement au profit d’une contamination de masse. Ne nous méprenons pas, derrière le divertissement, The Strangers demeure bel et bien un hurlement mystique. Une plainte surgissant des organes fétides de l’époque actuelle. Grand film !

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