Les Ultras de Lazio de Rome détournent une photo d'Anne Frank : pourquoi continuent-ils de tomber si bas ?

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DÉCRYPTAGE - Des tifosi du club de foot de la Lazio de Rome ont détourné une image d'Anne Frank en l'habillant du maillot du rival honni, l'AS Roma. Ce nouveau scandale, qui choque l'Italie, s'ajoute à la longue liste de dérives des tifosi "laziales". Avec l'aide de deux connaisseurs de l'Italie et du Calcio, le foot italien, on a essayé de comprendre pourquoi les Ultras sont coutumiers de ce type de provocations.

Un scandale de plus, la dérive de trop ? Dimanche dernier, alors qu'ils assistaient à la victoire de leur équipe fétiche face à Cagliari (3-0) au Stade olympique de Rome, les Ultras de la Lazio se sont fait remarquer de la pire des manières qui soit. Ils avaient pris place dans la Curva Sud, le virage habituellement réservé aux supporters du rival historique l'AS Roma, leur tribune habituelle fermée pour deux matches après... des cris de singes lancés pendant une rencontre, début octobre, contre Sassuolo. Ils ont marqué leur passage "chez l'ennemi" en collant de nombreux stickers, à l'effigie d'Anne Frank habillée du maillot de la Louve.

L'utilisation à des fins antisémites de ce photomontage - déjà utilisé en 2013 - de la jeune fille juive, déportée pendant la Seconde Guerre mondiale et dont le journal intime relatait sa vie sous l'occupation nazie, a logiquement suscité une vague d'émotions et de critiques en Italie et au-delà. "L'utilisation d'un visage d'enfant et le fait que ce soit imprimé scandalise", explique Fabien Archambault, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Limoges, joint par LCI. "Quand il s'agit de chants, même si c'est condamnable, on reste dans de l'éphèmére. Une banderole, c'est déjà plus grave. Avec les tracts, c'est du militantisme politique. Ça ne reste pas dans le stade, ça circule dans la ville. C'est dangereux." 


Face à ce scandale national, et dans l'attente de sanctions par la Ligue de football italienne, la direction laziale a annoncé que les joueurs porteraient un maillot floqué du visage d'Anne Frank durant l'échauffement ce mercredi à Bologne. Une gerbe de fleurs déposée mardi par le président de la Lazio, Claudio Lotito, devant la synagogue de Rome devait symboliser les excuses du club. Il a aussi été décidé que le club emmènerait, chaque année, 200 jeunes tifosi au camp de concentration d'Auschwitz pour les sensibiliser à l'histoire de la Shoah. 


"Plutôt que de sanctionner et de faire les choses correctement, ils font ça, à l'abri des regards", regrette Valentin Pauluzzi, journaliste et fondateur du site spécialisé Calcomio.fr, interrogé par LCI. "C'est instrumentalisé. Les dirigeants savent quelle est la mentalité d'une partie de leurs Ultras. Ils n'avaient pas besoin d'attendre ça pour agir. C'est maladroit, même si ça part d'une bonne attention. C'est un peu comme le coup d'aller poser des fleurs devant la synagogue."

Il y a un terreau favorable (à la Lazio)Fabien ARCHAMBAULT, historien et maître de conférences

À la Lazio, une minorité bien visible des Ultras est coutumière des slogans racistes et antisémistes. Bien sûr, on se souvient du salut fasciste du joueur Paolo Di Canio. Ou encore de la banderole déployée par les tifosi en finale de la Coupe d'Italie. "En 2013, les Giallorossi (le surnom des joueurs de la Roma, ndlr) pouvaient remporter leur dixième Coupe et recevoir une étoile d'argent sur le maillot. L'écriteau disait : 'Vous courrez toujours après votre étoile', en référence à l'étoile juive", rappelle le journaliste Valentin Pauluzzi. 


Mais d'où vient cette frange radicale composant les tifosi de la Lazio ? "C'est un grand club d'Italie, l'un des deux de la capitale. Contrairement à ce qu'on veut laisser croire l'aigle sur l'écusson n'a rien à voir avec le fascisme. Pas plus que le 'S.S.' pour 'Societa Sportiva'. Mais du fait de l'implantation du MSI, le parti néofasciste, relayé par tous ses avatars, les dirigeants de groupes de supporters se sentent comme chez eux à Rome. Et à la Lazio tout particulièrement. Il y a un terreau favorable", juge l'historien Fabien Archambault. "La 'tradition' antisémite remonte aux année 90, à l'époque où Franco Sensi (qui était juif, ndlr) était président de la Roma. (...) C'était une manière de stigmatiser l'adversaire de manière complètement stupide."

Il n'y a pas qu'à la Lazio que ça se passeValentin PAULUZZI, journaliste et fondateur de Calciomio.fr

Cette politisation des tifosi n'est toutefois pas un phénomène seulement visible à Rome. Elle est sociétale. "Sur 382 groupes ultras recensés par le ministère de l'Intérieur, 85 sont ouvertement de droite ou d'extrême droite, soit environ 8.000 Ultras dans toute l'Italie", souligne Valentin Pauluzzi. "Ce n'est pas difficile d'embrigarder les jeunes dans les kops. Il y a des chefs ultras qui disent 'va te jeter à l'eau' et les jeunes recrues le font. En plus de ceux qui sont convaincus par l'idéologie de Mussolini, beaucoup d'autres sont influençables. Et puis il y a ce rapport ambïgu qui demeure. En Italie, vous pouvez toujours acheter ou vendre des portraits de Mussolini, même s'il y a une loi censée sanctionner le fascisme. Il n'y a pas qu'à la Lazio que ça se passe." 


Pour le maître de conférences Fabien Archambault, "l'extrême droite se sert de ces groupes pour faire passer des messages. Ils s'organisent entre eux. C'est de la propagande politique. Et la preuve est que ça marche puisque ça a un écho national. De leur point de vue, ils ont totalement réussi leur coup. Il n'y a donc pas de raison que ça disparaisse."

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