Après la nouvelle blessure de Neymar, la provocation a-t-elle toujours sa place dans le football moderne ?

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ANALYSE - Hyper créatif et provocateur sur le terrain, Neymar a une nouvelle fois subi un traitement musclé de la part de ses adversaires mercredi face à Strasbourg (2-0). Pourquoi son style de jeu agace-t-il autant ? Pour LCI.fr, Edouard Cissé et Stéphane Carnot, qui ont connu un autre dribbleur, Ronaldinho, se penchent sur la question.

Depuis son arrivée au Paris Saint-Germain, Neymar Jr fait l'objet d'un traitement spécial de la part des défenseurs de Ligue 1, prenant un grand nombre de coups en partie causés par son jeu spectaculaire et provocateur. Mercredi soir face à Strasbourg en Coupe de France (2-0), la superstar brésilienne est sortie sur blessure à l'heure de jeu après une série de contacts avec l'Alsacien Moataz Zemzemi. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le club de la capitale a communiqué sur la blessure de "Ney". Le verdict est sans appel : l'attaquant star du PSG souffre d’une "réactivation douloureuse de la lésion du cinquième métatarsien" au pied droit, contractée la saison dernière.  

De là à dire qu'il l'a bien cherché, il n'y a qu'un pas. Et Thierry Laurey, l'entraîneur du Racing, n'a pas hésité à le franchir : "Il y a des moments où quand tu dépasses les bornes, il faut assumer. Assumer, parfois, c'est prendre quelques coups. Je comprends que mes joueurs en aient marre de voir des joueurs qui cherchent à les chambrer, à les narguer. Il a le droit aussi à un moment donné de se faire attraper, ce n'est pas interdit", a-t-il lâché en conférence de presse. 

Après ce nouvel épisode, plusieurs questions se posent. Le jeu de Neymar est-il compatible avec la dureté du championnat de France ? La provocation balle au pied était-elle davantage acceptée il y a quelques années ? Au début des années 2000, un artiste de la même trempe que Neymar avait sévi sur les terrains hexagonaux : Ronaldinho. Alors, est-ce que c'était "mieux" avant ? On a posé la question à Edouard Cissé, son coéquipier au PSG, et l'ancien Guingampais Stéphane Carnot, qui garde encore un sacré souvenir de sa confrontation avec le Brésilien en 2003. 

"Ce qui manque dans le foot moderne, c'est des joueurs qui provoquent"- Edouard Cissé, ancien coéquipier de Ronaldinho au PSG.

Pour Edouard Cissé, partenaire d'entraînement de "Ronnie" lors de la saison 2001-2002, Neymar ne doit surtout pas changer son jeu : "A l’époque, quand tu te faisais casser les reins par 'Ronnie', c’était la même chose qu’avec Neymar, ce n’était pas flatteur. Le fait de prendre des coups, c’est le lot quotidien de tout provocateur. On ne peut pas reprocher à Neymar ce qui fait la force de son jeu. Je dirais même que dans le foot moderne, ce qui manque, ce sont des joueurs qui provoquent, qui réussissent leurs dribbles. Neymar reçoit des coups parce que très souvent, quand il provoque, il réussit ses dribbles. Ce qui agace profondément, c’est qu’il est beau gosse et réussit très souvent tout ce qu’il fait."

"Il peut agacer, c’est normal. Quand tu joues contre des mecs comme eux, et que tu prends le 'turbin' (sic), t’es fatigué, parfois tu n’es plus lucide et tu n’as qu’une envie, c’est de mettre des coups parce que tu es frustré" reconnaît Cissé avant d'ajouter : "Ce genre de joueurs, comme Ronaldinho, Neymar, Messi, t’es hyper frustré en face d’eux. Ils sont tellement vifs, tellement forts techniquement que tu te dis : 'Comment je défends face à lui ?'. Tu ne peux pas défendre à 100%, tu diminues son influence. Et surtout, tu pries pour qu’il ne soit pas dans un grand jour (rires). Il y avait évidemment des plans 'anti-Ronnie', parce que c’était ce qui se faisait de mieux à l’époque. Quand il est arrivé, même nous, catalogués comme de très bons jeunes, on s’est tout de suite dit : 'On ne fait pas le même sport !'. On a appris l’humilité."

Le dribble, la provocation balle au pied, ça fait partie de leur jeu. (...) Même si c’est un jeu à risques.- Stéphane Carnot, ancien milieu de terrain de Guingamp.

Stéphane Carnot, milieu de terrain de l'En Avant Guingamp lors de la "fameuse" victoire bretonne face au PSG en février 2003, match lors duquel Ronaldinho avait brillé avec un slalom conclu d'un piqué, estime également qu'il ne faut pas "brider" ce genre de joueurs : "Le dribble, la provocation balle au pied, ça fait partie de leur jeu, ça fait partie de leurs qualités, de leurs points forts. Il ne faut pas qu’ils enlèvent cela de leur jeu. C’est une des raisons pour lesquelles ce sont des joueurs à part. Même si c’est un jeu à risques."

Les "artistes" s'exposent notamment à "se faire soulever", selon l'expression du coach strasbourgeois. Dans ses souvenirs, Carnot ne se rappelle toutefois pas de consignes particulières que le coach aurait demandé à ses hommes, comme peut parfois en faire les frais Neymar : "A l’époque, on n’avait pas mis de plan anti-Ronaldinho en place, cela ne faisait pas partie de nos priorités. Vous savez, avec ces joueurs-là, on peut dire tout ce que l’on veut avant le match, s'ils sont dans un bon jour, s’ils sont bien lunés, c’est impossible de les arrêter. Ils décident du match, s’ils veulent faire mal ou non. C’est évidemment pas le but premier d’un joueur ou d’un groupe, mais à un moment donné, quand vous n’avez plus le gaz, vous faites forcément preuve de moins de lucidité pour les stopper". C'est à ce moment qu'on sort le tirage de maillot désespéré ou qu'on s'en remet à un - voire plusieurs - coup(s) de pied bien vicieux au niveau des mollets... 

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Et à ce jeu-là, ce sont les plus costauds qui s'en sortent. "'Ronnie' et 'Ney' n’ont pas la même morphologie,  Ronaldinho était quelqu’un qui en imposait. C’était un bloc, il avait des grosses cuisses, il était 'tanké', il y a plein de mecs qui ont essayé de le 'défoncer' mais il était dur au mal", se souvient Edouard Cissé. 

"Il était plus puissant, plus campé sur ses jambes que ne l’était Neymar, qui lui est plus fluide, plus félin. Neymar, il est capable d’éliminer, à la fois pour lui, pour les autres, de trouver la passe qu’il faut au moment où il faut. Ce qui m’a frappé chez Ronaldinho, c’est sa capacité, sa faculté à changer de direction à tout moment, à éliminer, et il avait, en bonus, cette passe aveugle qu’il a 'démocratisé'" abonde Carnot.

... Et moins chambreur ?

Pour celui qui est désormais recruteur de l'EAG, le problème, en ce qui concerne Neymar, réside ailleurs, notamment dans son attitude générale : "Les provocations verbales de Neymar dans les arrêts de jeu agacent les adversaires, peut-être plus encore que ses dribbles. Avec ces mots, ces gestes, forcément, à un moment donné les joueurs s’énervent. C’est une réaction humaine. Ronaldinho quant à lui, n'allumait pas ses adversaires verbalement."

Ce que confirme Edouard Cissé : "Parfois, à l’entraînement, on se faisait casser les reins, on avait envie de lui chatouiller les chevilles. Mais après attention, il ne nous taquinait pas, il jouait son jeu, un jeu fait de provocations. Ce n’était pas pour humilier. J’étais aussi content de pouvoir compter sur un mec comme ça dans l’équipe parce que ça voulait dire que, OK il me faisait la misère à l’entraînement, mais le samedi, je savais qu’il allait la faire aux adversaires (rires)." A ses risques et périls. 

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