Pourquoi Antoine Griezmann est-il "sous-coté en France" (comme l’affirme Didier Deschamps) ?

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FOOTBALL - L'attaquant star des Bleus et de l'Atlético de Madrid, Antoine Griezmann, est-il sous-coté en France ? "Oui, certainement ", a répondu le sélectionneur Didier Deschamps lundi 19 mars à Clairefontaine, avant les matchs contre la Moldavie et l'Islande. Pourquoi cela ?

Comme dans toute tragédie qui se respecte, le coup de poignard est venu de son propre clan. "Dans ma liste des favoris, je mettrais Ronaldo, Modric, Varane, et Neymar... Je pense que je me mettrais aussi", avait lâché, début septembre 2018, Kylian Mbappé, alors interrogé par France Football sur l’identité du prochain Ballon d’or. "Peut-être que c’est un simple oubli. Ou alors, peut-être qu’il n’aime pas mon football (rires)... Chacun a ses opinions", avait ensuite répondu Antoine Griezmann, dans L'Équipe Magazine, à son coéquipier devenu, en l’occurrence, son concurrent.

Antoine Griezmann a un statut de superstar, mais sa communication fait un peu amateur.Arnaud Ramsay, son biographe

Et puis, le 3 décembre, jour de la cérémonie de remise du plus prestigieux des trophées individuels, généralement réservé, les années paires, au vainqueur de la grande compétition internationale estivale (Coupe du monde ou Euro), fini de rire (jaune). À l’écoute de la question "Comment le vivez-vous ?", posée par un journaliste de L’Équipe, Antoine Griezmann, finalement 3e derrière Luka Modric et Cristiano Ronaldo, a exhibé un regard noir et a répondu d'un ton sec : "Il ne fallait pas être à la maison les deux premiers jours après qu’on me l’a dit." La gêne est restée perceptible quelques instants, jusque dans le regard du sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps, assis juste derrière.

Cette séquence nous est revenue en mémoire quand, ce lundi, en fin de journée, à Clairefontaine, où l’équipe de France prépare actuellement ses deux premiers matchs des éliminatoires de l’Euro 2020 (en Moldavie vendredi, puis trois jours plus tard au Stade de France face à l’Islande), le coach des champions du monde a été questionné sur le manque de reconnaissance dont souffrirait, dans son pays, l’attaquant star de l’Atlético de Madrid.

Les "joueurs français qui sont à l'étranger"

Réplique de Didier Deschamps, inhabituellement disert : "S’il est sous-coté ? Oui, certainement. Ça a toujours été le cas des joueurs français qui sont à l'étranger. Sous-coté, si c'est pas rapport aux récompenses qu'il n'a pas eu le bonheur de recevoir.... (le Ballon d'Or, donc). Il l'aurait mérité, certainement. Il fait partie des tout meilleurs attaquants mondiaux et c'est quelqu'un de très apprécié par les supporters. Mais l'exposition médiatique en France pourrait le mettre davantage en valeur, oui." Les médias français n’apprécieraient donc pas Antoine Griezmann à sa juste valeur. Et le public, en conséquence.

Pourquoi ? Le sélectionneur parle "des joueurs français qui sont à l'étranger. Ils sont nombreux, certes, mais Didier Deschamps fait ici avant tout référence aux débuts singuliers de l’attaquant, quand il avait été snobé par de nombreux centres de formation français et ainsi contraint à s’exiler en Espagne dès l’adolescence, à la Real Sociedad. Contrairement à un Kylian Mbappé, et comme un Paul Pogba, Antoine Griezmann n’a pas (sportivement) grandi en France. Le public français ne l’a découvert qu’une fois devenu star, dans un autre pays. C’est, effectivement, une explication.

"Antoine Griezmann, penalty"

Ce n’est pas la seule et, quelques minutes plus tard, le sélectionneur en a avancé une autre : "Au-delà de ce qu'il fait sur le terrain, il a un état d'esprit où il pense toujours collectif. Son geste, contre l’Uruguay (victoire 1-0 en amical en novembre dernier), de laisser Olivier Giroud tirer un penalty, prouve l’état d’esprit d’Antoine par rapport à l’équipe de France." À titre de comparaison, dimanche soir face à l’OM (3-1 pour le PSG), Kylian Mbappé a refusé de laisser Angel Di Maria, qui aurait alors pu signer un triplé, tirer le penalty sifflé en fin de match. Le Français l’a d’ailleurs raté. Tant pis pour ses statistiques personnelles.

Ce déficit d’image s’est aussi traduit dans les paroles du tube de l’été, consacré au sacre mondial des Bleus en Russie, le désormais fameux Ramenez la coupe à la maison de Vegedream, où chacun des 23 joueurs est cité, avec un commentaire plus ou moins long, plus ou moins flatteur. Pour Kylian Mbappé, c’était : "Passement de jambe, crochet à gauche, à droite, Kylian Mbappé, accélération, virgule, petit-pont, frappe, Kylian Mbappé." Pour Antoine Griezmann : "Antoine Griezmann, penalty." Un constat pour le moins réducteur, s’agissant d’un joueur impliqué dans 6 buts (4 réalisations, 2 passes décisives) durant le tournoi, ce qui en a fait le premier champion du monde à être décisif dans tous les matchs à élimination directe d’un Mondial depuis 1986. Mais un constat qui dit quelque chose de la perception du public.

Cela renvoie, cette fois, au jeu même de l’attaquant, fait de courses sans ballon jusqu’au milieu de terrain, de remises intelligentes à une touche pour faire remonter le bloc ou ouvrir des espaces, un jeu entièrement dédié au collectif, et moins spectaculaire qu’une course à 37 km/h au milieu de la défense argentine. Une façon de jouer moins populaire, moins exaltante, car moins accessible à tout un chacun. Un plaisir de gourmet, en somme. Un succès d’estime, comme on dit.

Dans ce même ordre d’idée, revient en tête une séquence datant du 25 février dernier. Sur beIN Sports, la présentatrice Claire Arnoux "trouve un peu gonflé" qu’un journaliste en plateau ose remettre en cause le statut de "meilleur joueur français" qu’elle attribue à Kylian Mbappé. "C’est qui alors, le meilleur joueur français, si ce n’est pas Kylian Mbappé ?", demande-t-elle ensuite. "On peut dire Antoine Griezmann non ?", répond le journaliste. Claire Arnoux soupire... Et Antoine Griezmann réagit à ce soupir par un tweet tout en smileys contrariés.

Preuve que le joueur écoute attentivement ce qu’on dit de lui, et souffre donc de ce manque de reconnaissance. Il a pourtant tenté d’y remédier, publiant une autobiographie (Derrière le sourire) et une série de livres pour enfants écrits à la première personne, relatant son enfance (Goal !). Il le tente encore, d’ailleurs, puisqu’un documentaire intitulé Antoine Griezmann : Champion du monde, financé par l'attaquant lui-même, débarque dans le catalogue de Netflix le 21 mars, à l’initiative de l'animatrice Alessandra Sublet, qui avait rencontré la star des Bleus dans Griezmann Confidentiel, un premier documentaire sur l'intimité du sportif diffusé en novembre 2017 sur TMC.

"Pour moi, ce déficit d’image vient aussi du fait qu’il joue à l’Atlético, un club moins glamour, moins reconnu que le Barça, le Real ou Manchester. Et il y a sa communication, plus artisanale que celle d’un Ronaldo", note enfin Arnaud Ramsay, le journaliste qui l’a aidé à rédiger son autobiographie, sollicité par LCI. "C’est la seule Maud, sa sœur, qui gère toute sa communication. Il n’y a pas tellement de stratégie derrière. Même son compte Twitter (plus de 6 millions d’abonnés) est géré par quelqu’un avec qui il a grandi à Mâcon, et qui, à ma connaissance, n’est même pas payé pour ça. Griezmann est spontané, maladroit parfois, comme avec l’histoire du ‘blackface’... Ça fait un peu amateur. Il a un statut de superstar, mais un fonctionnement à l’ancienne. Un Mbappé, vous voyez que c’est beaucoup plus calibré. Une demi-heure après le coup de sifflet final, il a déjà tweeté sa photo de lui pendant le match." Voilà, donc, à quoi tient la notion de charisme au XXIe siècle.

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