C’est quoi, au juste, le problème avec le 3e gardien de l’équipe de France ?

Football

INTERVIEW CROISÉE – Stéphane Ruffier a préféré renoncer à l’équipe de France plutôt que d’être gardien n°3, derrière les intouchables Hugo Lloris et Steve Mandanda. Benoît Costil, son successeur, a clamé son mal-être, avant de céder la place à Alphonse Areola. Sollicités par LCI, Bernard Lama et Lionel Charbonnier, respectivement portiers n°2 et n°3 des champions du monde 1998, débattent de la difficulté inhérente à ce statut si particulier.

Aujourd’hui il y a Areola mais avant, on a vu que Costil ou Ruffier ne vivaient pas bien ce statut de n°3. Quel regard portez-vous là-dessus ?

Lama : Ça peut se comprendre parce que le 3e n’est pas censé jouer. Il s’entraîne en permanence. Le problème du gardien, c’est qu’il ne joue que s’il y a une blessure ou un carton rouge… C’est la difficulté du poste : le titulaire change très peu. Après, charge au garçon, quand il vient en équipe de France, de s’adapter et de devenir meilleur pour récupérer la place de n°1. Les choses ne sont pas toujours complètement établies. 

Charbonnier : Tout dépend de la personnalité des gens. C’est un rôle où il faut être leader, pour montrer beaucoup d’enthousiasme sur le banc ou à l’entraînement, mais pas trop non plus, pour ne pas faire d’ombre au titulaire. Ça demande une grande intelligence et une vraie faculté d’adaptation. C’est très compliqué de rester à sa place tout en jouant des coudes pour montrer qu’on existe.  

Qu’est-ce qui fait que c’est si difficile au-delà du fait de ne pas jouer ? Avec Ruffier ou Costil, on avait presque l’impression qu’ils considéraient ce statut comme dégradant...

Lama : Ce sont avant tout des compétiteurs. Ce ne sont pas des garçons qui refusent l’équipe de France. Au contraire, ils ont envie d’y jouer. Ils sont libres d’accepter ou pas leur statut. C’est plus honnête de refuser d’y aller que de venir pour faire semblant. 

Charbonnier : Un joueur de foot existe par rapport à ses performances en club. Et on vous demande de venir pour rester sur le banc… Ce n’est pas que c’est dégradant, c’est toujours un honneur de servir l'équipe de France, mais c’est très frustrant. Moi, après 1998, j’ai aussi dit stop parce que je n’étais plus en adéquation avec ce rôle-là. Après, il ne faut pas parler de 2e ou de 3e gardien, c’est juste un statut de remplaçant. Mais oui, si c’est pour aller faire la gueule sur le banc, et ne pas montrer votre envie de joueur aux titulaires, pour qu’ils aient conscience de leur chance, si vous n’êtes pas investi dans cette mission à 200%, effectivement, autant ne pas y aller ! Ce sont juste des choix humains, ça n’a rien à voir avec la valeur sportive. 

Vous, vous viviez assez bien la chose, est-ce que ça veut aussi dire que les mentalités ont évolué, que les gardiens ont peut-être plus d’orgueil qu’il y a quelques années ?

Lama : Non, ça n’a rien à voir. Ils voient juste les choses différemment. On parle d’internationaux, pas de Tartempions.

Charbonnier : J’en avais beaucoup, moi, de l'orgueil, il faut savoir s’asseoir dessus. Mais je ne connais pas un grand champion sans orgueiil. Ça n’existe pas. C’est l’orgueil qui permet de se nourrir de ses défaites. Ils ont peut-être plus compris, avec nos expériences à nous, que c’est très difficile de ne pas jouer. Je peux vous dire que, quand vous n’avez pas joué, vous ne vous sentez pas trop champion du monde, par exemple. Même si votre travail, personne d’autre ne l’aurait fait mieux que vous à ce moment-là. Vous n’êtes pas mis en avant, on ne vous voit pas… D’ailleurs, ceux qui vous disent justement que vous n’êtes pas champions du monde, ce sont des cons, parce qu’ils ne réalisent pas à quel point c’est dur de supporter cet échec. Parce que c’est presque un échec de ne pas jouer ! Mais moi, je suis resté très longtemps dans l’ombre de Joël Bats et Bruno Martini à Auxerre. Ça a fait partie de ma formation. J’ai grandi avec ça et, en fin de compte, c’est valorisant d’être dans l’ombre des grands. J’ai aussi été dans celle de Fabien (Barthez). Ce que n’ont pas connu Ruffier ou Costil. C’est vraiment un rôle à part. Il vaut mieux être le meilleur 3e gardien que le 3e meilleur gardien. C’est comme pour Nasri ou Benzema. Parfois, un sélectionneur va privilégier l’osmose du groupe au talent intrinsèque.

Aujourd’hui Areola est jeune mais, d’ici quelques temps, en tant que titulaire au PSG, risque-t-il de montrer des signes d’impatience ?

Lama : Je ne pense pas. Il est jeune. Il a deux saisons en première division derrière lui. Son objectif, c’est de se faire une place au fur et à mesure. Lui, il va être content d’être là, d’apprendre et de progresser jusqu’au prochain changement de génération. Titulaire au PSG, ça ne garantit rien. Déjà, qu’il essaye de le rester. C’est ça, sa priorité. Le reste viendra de lui-même. 

Charbonnier : C’est au staff, et aussi à son club, de l’éduquer. Je parle d’une éducation cérébrale, comportementale. Aujourd’hui, c’est logique qu’il soit là. Il a besoin d’apprendre ce que c’est que l’équipe nationale. C’est autre chose que le club, tout est différent. On a beau gagner tous ses matchs en Ligue 1 et être le 2e ou 3e meilleur Français à son poste, on a quand même besoin de poser son cul sur le banc de touche pour regarder comment on gère, comment Lloris et Mandanda gèrent leur concentration, leur comportement dans le vestiaire, pour faire connaissance avec les autres remplaçants, qui deviendront peut-être titulaires en même temps que lui. Qu'il sache que s’il montre des signes d’impatience, ça risque de ne pas plaire à Didier Deschamps, ni à Lloris, ni au groupe, ni aux Français.

France-Bulgarie : revivez le traumatisme de novembre 1993

En vidéo

France-Bulgarie : revivez le traumatisme de novembre 1993

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter