CAN 2019 : les petits secrets du grand miracle de Madagascar

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FOOTBALL – Pour sa toute première participation à une compétition internationale, Madagascar, 107e nation mondiale au classement Fifa, a déjoué les pronostics les plus audacieux en se hissant jusqu’en quarts de finale de l’actuelle Coupe d’Afrique des nations. Comment ont-ils fait pour en arriver là ?

Imaginez un instant un habitant de Madagascar, âgé d’au moins une trentaine d’années, qui sortirait aujourd’hui d’un coma de deux ans. Il entendrait alors, comme première parole : "On est en quarts de finale de la CAN !" Et sans doute y aurait-il de quoi se croire dans une dimension parallèle, voire s’évanouir de nouveau... C’est pourtant la stricte réalité : pour sa toute première participation à une compétition internationale, déjà considérée en soi comme un exploit, la 107e nation au classement Fifa affrontera ce jeudi (21h) la Tunisie en quarts de finale de la Coupe d’Afrique des nations !

Un sélectionneur-architecte

Et à l’origine de ce rêve éveillé, il y a un Français, lui aussi totalement novice à l’échelle internationale : Nicolas Dupuis, qui a pris ses fonctions de sélectionneur en mars 2017, soit au départ de la campagne de qualification pour la CAN actuelle, fonctions qu’il cumule par ailleurs avec celles d’entraîneur du FC Fleury 91, qu’il est parvenu à maintenir en National 2 (4e division) cette saison. "C’est juste une question d’organisation", disait-il à So Foot, début mai, concernant cette double-casquette, précisant tout de même : "Madagascar reste prioritaire."

Avant chaque match, on se réunit en cercle pour une prière universelle, sachant que notre groupe est composé de catholiques, de musulmans... C'est chacun son tour, et juste quelques mots.Faneva Andriatsima, capitaine de l'équipe de Madagascar

C’est en se rendant sur la Grande Île une fois par mois que, ces deux dernières années, le technicien a donné corps à l’impensable. "Quand j’ai été nommé, j’ai dit qu’il fallait que la sélection joue des matchs amicaux, qu’elle fasse des stages, explique-t-il. Ce n'est pas en disputant trois ou quatre rencontres par an qu’on avance. Le président de la Fédération malgache m’a fait confiance. Depuis, on utilise toutes les dates Fifa pour jouer des amicaux. J’ai aussi fait adhérer les joueurs au projet. Il y a pas mal de binationaux que j’ai appelés et qui ont accepté de participer à l’aventure. Ils sont investis à fond, ils y croient ! Ils sont réceptifs à mon discours. On vit quelque chose de fort !" Le coach a, du reste, aligné exactement le même onze de départ depuis le début de la compétition. Ce qui aide à créer des automatismes.

Un savant amalgame

Pour constituer son groupe, Nicolas Dupuis est parvenu à convaincre plusieurs joueurs indécis d’origine malgache, tels que Romain Métanire (Reims), Thomas Fontaine (Clermont Foot), Marco Ilaimaharitra (Charleroi), Jérôme Mombris et Fabien Boyer (Grenoble), ou Dimitri Calouin (Les Herbiers), de prendre part à l'aventure. Tant et si bien qu’à l’automne 2018, Jérémie Morel, défenseur de l’OL, a, de lui-même, proposé ses services. Tout ce petit monde cohabite à présent avec de nombreux joueurs nés à Madagascar, mais évoluant tous dans des clubs étrangers. Et c’est peu dire que l’alchimie opère.

"Quelques minutes avant chaque match, on se réunit en cercle pour une prière universelle, sachant que notre groupe est composé de catholiques, de musulmans... C'est chacun son tour, et juste quelques mots", raconte ainsi au Parisien le capitaine, passé par Créteil (de 2012 à 2016), Faneva Andriatsima. C’est sans doute la principale force de cette équipe. "On a su bâtir un groupe de joueurs de Ligue 2, Ligue 1, ou de D 1 étrangère qui s'entend très bien, savoure Nicolas Dupuis. On n'a pas de vedettes mais un collectif cohérent. L'ambiance est parfois décontractée."

Un fonctionnement très amateur...

Tous professionnels, ces joueurs ne sont cependant pas coutumiers du train de vie fastueux des gros clubs européens. À l’exception de Jérémie Morel, ils ne sont donc pas dépaysés en sélection. On parle là de joueurs logeant à leurs frais leurs famille en Égypte durant le tournoi, qui s’asseyent sur des glacières de fortune à l’entraînement, mettent quotidiennement de la musique dans le vestiaire, chantant et dansant jusqu’à quelques secondes du coup d’envoi ou durant la mi-temps d’un match, et qui s’interdisent d’utiliser la piscine de leur hôtel d’Alexandrie. 

"Une grande force collective et une vraie fraîcheur mentale"

Une exception, toutefois, a été faite sur ce dernier point dans la nuit consécutive à la victoire historique face à la RD Congo (2-2, 4-2 aux tirs au but) en 8es de finale dimanche soir : "Là, on s'est tous jeté dedans, et on a bu un verre ensemble, rigole Faneva Andriatsima, attaquant de 35 ans en fin de contrat à Clermont (L2). On méritait bien une petite bière après cette victoire, non ?" Sans doute, mais cela reste une singularité, à notre époque, au beau milieu d’un tournoi d’une telle importance. Résultat : "Cette équipe dégage une grande force collective et une vraie fraîcheur mentale, note, pour Le Monde,  Luc Hotz, sélectionneur du Luxembourg, battu par les Zébus malgaches le 2 juin en amical. Elle pratique un jeu de qualité, avec beaucoup d’engagement et évolue sans pression, ce qui peut la rendre encore plus dangereuse."

... Et très professionnel !

La présence à l’hôtel des joueurs, depuis le début de la compétition, du ministre des sports, Roberto Tinoka, illustre toute l’implication de l’État malgache dans cette aventure. "Même si cela reste peu élevé, nous avons plus de moyens aujourd’hui, grâce à quelques sponsors privés et à l’Etat", confirme ainsi le sélectionneur. Qui, à force de persévérance, est parvenu à faire bouger les lignes et à mettre fin à de vieilles (mauvaises) habitudes. 

"Il a fallu faire comprendre à certaines personnes qu’on ne va pas à la CAN pour faire du tourisme, qu’il faut se préparer en circonstance, confiait-il encore à So Foot début mai. On a calé trois stages, un en France, l’autre à Antananarivo (la capitale malgache), le troisième à Marrakech, avec au total trois matchs amicaux. Avec des dates précises. Or, j’ai eu l’impression qu’à la fédé, certains n’avaient pas très bien compris qu’on ne peut pas changer des réservations comme ça. Que tout doit être bouclé à l’avance. Ça se passe comment si les joueurs apprennent que les dates changent, que des matchs amicaux sont annulés ? Les mecs sont pros, et si ce n’est pas carré, ça va vite les gonfler. La CAN, c’est extraordinaire d’y être. Mais le but, maintenant, ce sera de bien figurer." Mission, déjà, accomplie.

Un engouement lui aussi sans précédent

Depuis la qualification pour la phase finale, obtenue à deux journées du terme des éliminatoires ( !) au nez et à la barbe du Sénégal, l’euphorie n’est pas retombée à Madagascar. Au contraire : à mesure que les Zébus franchissent une à une les étapes de la CAN, la liesse populaire a tendance à s’enfiévrer. Dans la nuit qui a suivi la victoire en 8e de finale à Antananarivo, la place de l’Indépendance et celle du 13-mai, qui a vu l’année dernière l’armée réprimer durement une manifestation contre le régime (un mort, six blessés), sont restés bondées jusqu’aux aurores, ornées de drapeaux blanc, rouge et vert. Et les concerts de klaxon et de vuvuzelas y ont couvert, des heures durant, cris de joie à gorge déployées et chants traditionnels malgaches.

Nous n’avons rien d’autre à offrir à nos compatriotes que ces moments de joie, de bonheur.Faneva Andriatsima, capitaine de l'équipe de Madagascar

Ces images, les joueurs n’en ratent pas une miette, grâce à leurs proches restés au pays et aux réseaux sociaux. "Nous n’avons rien d’autre à offrir à nos compatriotes que ces moments de joie, de bonheur. Vivre de tels moments dans une carrière de footballeur, c'est rare alors on en profite. Et je peux vous assurer qu'on n'a pas de limites !", s’est ainsi enthousiasmé le capitaine Faneva Andriatsima. Conscient, comme chacun de ses partenaires, que dans un pays où 75 % de la population vit avec moins de deux euros par jour, le football peut devenir le plus puissant des exutoires.

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