Corinne Diacre, sélectionneure de l’équipe de France, mais surtout pionnière du football féminin

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FOOTBALL – Alors que l'équipe de France a commencé sa Coupe du monde de la meilleure des manières, contre la Corée du Sud (4-0), portrait de Corinne Diacre, sélectionneure des Bleues qui, toute sa carrière durant, a toujours eu un temps d’avance.

Une femme pour entraîner des femmes ? Quelle drôle d’idée ! Depuis sa création en 1971, l’équipe de France féminine n’avait eu qu’une seule sélectionneure, Élisabeth Loisel, contre six sélectionneurs, avant la nomination sur le banc des Bleues, en août 2017, de Corinne Diacre, qui s'est retrouvée jeudi 2 mai sous le feu des projeteurs en annonçant, sur TF1, sa liste de 23 joueuses en vue du Mondial 2019 à venir sur nos terres. Dans ce même ordre d’idée, sur les douze clubs que compte la D1 féminine française, neuf sont, cette saison, entraînés par des hommes...

À un revirement près...

C’est au regard de cette froide, et incongrue, réalité statistique qu’il faut se pencher sur le parcours de Corinne Diacre, première femme de l’histoire à avoir entraîné une équipe professionnelle masculine, en l’occurrence Clermont Foot en Ligue 2, durant trois saisons, de 2014 à 2017. Avec un succès certain : par deux fois, elle a obtenu le meilleur classement de son club en L2 depuis 2012, en terminant 12e à l’issue de sa première saison, puis 7e en 2015-16, alors qu’elle devait jouer le maintien.

Pourtant, à un revirement près, l’histoire aurait pu ne pas s’écrire du tout ainsi. Initialement, la Portugaise Héléna Costa avait été nommée à ce poste, mais elle a rendu son tablier cinq jours plus tard (!) entraînant alors l’embauche de Corinne Diacre. L’agente sportive Sonia Souid, en première ligne lors de cet été 2014, se remémorait en ces termes, en mars 2017, cet épisode sur RMC Sport : “J’avais envie de faire bouger les lignes, de faire en sorte qu’une femme puisse entraîner des hommes. Je suis née à Clermont-Ferrand et je connais Claude Michy, le président du Clermont Foot, depuis des années. Je savais qu’il était assez ouvert d’esprit. Certains vont dire que c’est un fou, je préfère dire qu’il est visionnaire."

Je m'estime macho tendance Moyen Âge (sourire), mais pour mon club, je choisis d'abord la compétence. Et Corinne a énormément travaillé.Claude Michy, président de Clermont Foot

Un qualificatif balayé du revers de la main par le dirigeant, dans Le Parisien fin 2015, tandis que l'intéressée venait d'être élue meilleur entraîneur de Ligue 2 par France Football : "Je n'ai pas cherché à être visionnaire quand je l'ai nommée, ni à donner un quelconque coup de fraîcheur au foot masculin. J'ai eu des entraîneurs comme Michel Der Zakarian ou Régis Brouard. Il n'y a aucune différence avec Corinne. Je m'estime macho tendance Moyen Âge (sourire), mais pour mon club, je choisis d'abord la compétence. Et Corinne est quelqu'un qui a énormément travaillé. À un moment, il était inéluctable qu'elle réussisse."

Pourquoi, alors, ne pas l’avoir choisie elle en premier ? "A cette époque, Corinne Diacre n’avait pas encore son BEPF (Brevet d’entraîneur professionnel de football, indispensable pour entraîner à échelle professionnelle, ndlr). Nous avons donc été chercher Héléna Costa au Portugal, qui était surmotivée. Mais elle a vite démissionné car elle ne s’entendait pas avec le directeur sportif, a encore éclairé Sonia Souid. Heureusement, entre temps, Corinne a obtenu son diplôme (une première en France pour une femme, là encore, ndlr) et a accepté de prendre le relais. Depuis, elle a fait trois saisons en Ligue 2, elle se débrouille très bien et je suis très fière de cela." Voilà, donc, à quoi cela s’est joué.

Avoir une femme en tant qu’entraîneur, c’était compliqué pour certains joueurs qui, par fierté, ont refusé cette autorité féminine.Ludovic Genest, ex-attaquant de Clermont Foot

C’est fondamental : c’est à ce moment précis que la donne a changé pour les femmes dans le football. Que la porte s’est ouverte. "Tous les spécialistes qui pensaient qu’une femme ne pouvait pas s’imposer dans un milieu d’hommes comme le football sont renvoyés chez eux", en rigole Claude Michy. Dans 20 Minutes, Ludovic Genest, ex-attaquant de Clermont, détaillait ainsi son arrivée : "Avoir une femme en tant qu’entraîneur, c’était compliqué pour certains joueurs qui, par fierté, ont refusé cette autorité féminine. Mais c’étaient des cas isolés, sinon ça s’est vraiment bien passé entre elle et le groupe. Elle avait son projet de jeu et ceux qui ne voulaient pas adhérer, eh bien c’était leur problème."

Une fois passé ce choc de la nouveauté, le football a repris ses droits. Et, dans ce rayon, Corinne Diacre est difficile à contredire. D’abord parce qu’elle a tout connu en tant que défenseuse, de l’arrivée du professionnalisme en D1 (statut dont elle n’a jamais bénéficié en passant l’intégralité de sa carrière à l’ASJ Soyaux) à la première des Bleues en Coupe du monde, pour laquelle elle les a qualifiées en inscrivant elle-même, de la tête, le but décisif face à l’Angleterre en 2003, en passant par le premier record centenaire du nombre de sélections en équipe nationale (121 capes, de ses 18 à ses 32 ans). Et même en tant que coach, puisqu’avant d’entraîner des hommes, elle a été l’adjointe du sélectionneur des Bleues, Bruno Bini, qui l'a décrite, dans le quotidien La Montagne, comme "une dingue de boulot curieuse de tout et très douée techniquement".

La "fibre d’entraîneur"

Mais incontestable, Corinne Diacre l'est surtout parce qu'elle est d’un naturel exigeant, et elle ne s’en cache pas. En a témoigné sa sortie au vitriol, en janvier dernier, contre Marie-Antoinette Katoto, jeune (20 ans) pépite du PSG et actuelle meilleure buteuse de D1, dont la nonchalance à l’entraînement avait irrité la coach : "Je n’ai pas vu grand-chose de sa part, sportivement. Il y a des choses incompréhensibles chez elle. Il faut qu’elle fasse plus. On va en discuter ensemble. Mais elle n’est absolument pas prétendante à une place de titulaire." Elle n’a, d’ailleurs, plus été convoquée chez les Bleues depuis...

"Déjà en tant qu’homme, j’ai du mal à me projeter dans une carrière d’entraîneur car il faut vraiment avoir un caractère assez fort. Alors en tant que femme qui entraîne un groupe d’hommes, ça doit être encore plus difficile et je la félicite pour ça. Elle a osé tenter le pari et elle l’a réussi. Elle avait le caractère pour", insistait, pour sa part, Ludovic Genest. "Footballistiquement parlant, c’est quelqu’un d'assez strict, elle sait ce qu’elle veut et elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle a la fibre d’entraîneur, c’est évident. Elle a de grosses compétences tactiques et techniques et a montré qu’elle savait aussi sortir de bons jeunes, comme Laborde ou Hunou, qui sont en Ligue 1 aujourd’hui (respectivement à Montpellier et à Rennes, ndlr)."

Sur le terrain, je n’arrêtais pas de la regarder. Elle dégage quelque chose...Hérita Ilunga, ancien... adversaire de Corinne Diacre

Comme chez tous les grands entraîneurs, il y a donc chez Corinne Diacre un charisme particulier qui confine à l’aura, voire au magnétisme. Ce qu’avait d'ailleurs verbalisé Herita Ilunga, qui ne l’a jamais eue comme coach mais avait affronté son équipe de Clermont du temps où lui jouait à Créteil : "Sur le terrain, je n’arrêtais pas de la regarder. Elle dégage quelque chose, je sais qu’elle gère son groupe à la baguette. Son message passe et personne ne bronche." Ce jeudi soir, elle deviendra la première sélectionneuse de l'histoire à avoir droit aux honneurs du 20H de TF1 pour annoncer sa liste. Et si elle parvenait à triompher le 7 juillet prochain à Lyon, en finale de ce Mondial 2019, elle réussirait là où un paquet d’hommes ont échoué avant elle.

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