Coupe du monde 2019 : le poste de gardienne est-il encore le talon d'Achille du foot féminin ?

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PROGRÈS - Souvent décriées pour leur faible niveau, les gardiennes de but se sont sensiblement améliorées et détruisent au fil des grandes compétitions le préjugé qui veut qu'elles soient mauvaises. Une évolution due à la professionnalisation du foot féminin et l'apparition de coaches spécifiques.

"On ne peut pas dire que les gardiennes sont nulles". Numéro 3 dans la hiérarchie en équipe de France, Solène Durand est affirmative lorsqu'on l'interroge sur le niveau de ses semblables à ce poste. "On l'a vu au début de la compétition où certaines ont sorti des super matches." En l'écoutant prononcer ses paroles, plusieurs exemples concrets nous viennent à l'esprit : les exploits de Christiane Endler avec le Chili malgré le revers contre les États-Unis (3-0), le "one-woman show" de Vanina Correa lors de la courte défaite de l'Argentine face à l'Angleterre (0-1) ou encore le festival de parades de Sydney Schneider lors de l'entrée en lice de la Jamaïque face au Brésil (0-3). Toutes, sollicitées à de maintes reprises, ont fait des miracles.


Mais la médiatisation encore toute récente du football féminin est à double tranchant. Et elle est ainsi (mal) faite, que l'on parle plus des rares erreurs des gardiennes que de leurs prouesses régulières. Bourdes grossières, interventions manquées, dégagements hasardeux et autres positionnements aléatoires, leurs étourderies font le tour des réseaux et provoquent critiques et moqueries. Ces boulettes répétées au fil des week-ends dans tel ou tel championnat ont jeté l'opprobre sur ce rôle de dernier rempart, l'un des plus exposés, et renforcé le cliché selon lequel le niveau des gardiennes serait vraiment mauvais.

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Dès qu'on fait une erreur, tout est remis en questionKarima BENAMEUR, gardienne de l'équipe de France

"Il y a aussi des boulettes chez les garçons chaque week-end, à la différence que les images ne tournent pas en boucle sur les chaînes de télévision", fustige Amandine Guerin, entraîneuse des gardiennes de l'AS Soyaux, en D1 féminine. "Nous, quand notre gardienne fait une erreur, sa seule faute de main de la saison, on ne la loupe pas et on se moque d'elle." "Dès qu'on fait une erreur, tout est remis en question : la qualité, les performances, le nom..." explique à LCI Karima Benameur, internationale tricolore (5 sélections) passée par le PSG et le Paris FC. "Tout s'efface en un clin d'œil. Cela m'est arrivé cette année, où pendant un match, j’ai fait deux grosses boulettes. Sur le moment, on est seule face à la critique et au regard des autres. Ce n'est pas évident à vivre." "Forcément, quand c'est le 15e tir qu'on concède, un manque de concentration fait qu'on peut se louper. On est des humains aussi, on fait tous des erreurs", ajoute le coach des gardiennes.


Longtemps considéré comme peu fiable et dépourvu de talents, le poste de dernier rempart a connu une nette progression ces dernières années. Notamment en D1 féminine, où évoluent quelques-unes des meilleures gardiennes au monde : Sarah Bouhaddi (Lyon), Christina Endler et Katarzyna Kiedrzynek (PSG). "Même si elles sont critiquées, on peut être fières de les avoir. On compte de très bons éléments dans notre championnat", nous indique Karima Benameur. "Que ce soit en équipe de France ou dans les clubs de D1 féminine, on est plutôt bien loties. Il y a aussi des jeunes gardiennes qui commencent à arriver."

Le poste de gardienne a été laissé à part, mis de côtéAmandine GUERIN, entraîneuse des gardiennes de l'AS Soyaux

Néanmoins, ce rôle n'a pas évolué au même rythme que dans le champ. Ce retard à l'allumage s'explique par l'absence d'apprentissage spécifique dès les débuts. D'où un déficit de niveau parfois perceptible. "Quand le football féminin s'est professionnalisé, le poste de gardienne a été laissé à part, mis de côté", nous confie, avec regret, Amandine Guerin. "On cherchait d'abord un entraîneur pour l'équipe. Le coach gardienne était un mi-temps. Ce n'est que depuis deux ou trois ans qu'un entraîneur participe à toutes les séances. Il y a eu du retard dans ce domaine, et chez les jeunes c'est la même chose. On a mis les filles dans les cages, mais pas forcément avec des entraînements spécifiques dès le plus jeune âge."


Un problème de préformation et de formation souligné par Jérémie Janot, ancien gardien de Saint-Étienne, qui a été tout proche d'intégrer le staff des Bleues. "Ce qui m'a frappé, c'est que les gardiennes manquent de tonicité et d'explosivité", affirme à LCI le coach des gardiens à Valenciennes, qui a sorti son autobiographie "Sans filet" (Éditions Marabout). "Je me suis demandé si c'était un problème physiologique, donc je suis allé voir des matches de volley et de hand. Mais j'y ai vu des filles aussi toniques que les garçons. Sauf que là-bas, en préformation et formation, les gamines bossent autant que les gamins. Au foot, le travail spécifique est négligé. Il y a un problème d'encadrement dès le plus jeune âge."

Le travail spécifique des gardiennes de but est négligéJérémie JANOT, ancien gardien de l'AS Saint-Étienne

Pour l'ancien portier des Verts, cette absence d'accompagnement dans le travail est au cœur du développement tardif des gardiennes. "J'ai répété des situations maintes et maintes fois en spécifique depuis l'âge de 11 ans. Ce qui fait qu'à 25 ans, à raison de 100 centres par semaine, ça se compte en milliers d'exercices du genre. Si tu en as fait 50 fois moins, garçon ou fille, tu vas avoir du mal dans la lecture de trajectoire et la gestion de l'espace", poursuit-il. "Les deux étapes primordiales sont à 13 ans, où il faut avoir acquis les bases de coordination et où on entre dans la phase de compétition, puis à 19 ans quand on commence à intégrer le groupe pro. C'est un travail de patience. Chez les filles, c'est insuffisant."


Ancienne joueuse de champ, Karima Benameur ajoute, qu'au stade professionnel, le manque de coachs spécifiques et de moyens techniques ont pu causer des carences à ce poste. Celle qui a fait la bascule à 15 ans, en remplaçant au pied levé la gardienne de son équipe locale, a été prise en mains par Franck Raviot, l'entraîneur des gardiens de l'équipe de France. "Mais en sortant de Clairefontaine, il y avait un décalage. C'est parfois encore le cas aujourd'hui. Des spécifiques et des entraînements à très haut niveau, avec des vraies installations dédiées, on ne les retrouvait pas tout le temps", témoigne la native de Bédarieux. Au plus échelon, en équipe de France, le poste d'entraîneur des gardiennes n'est apparu qu'en 2001. 

Si le niveau des gardiennes demeure encore en retrait, tout est mis en oeuvre pour rattraper le retard accumulé. "Le niveau monte d'année en année. On continue de se développer. La plupart des clubs ont accentué leurs efforts. Tout cela va faire que les gardiennes seront plus performantes", note Amandine Guerin. Tous les interlocuteurs contactés s'accordent sur cette ligne qui consiste à dire que cela évolue dans le bon sens depuis une dizaine d'années. "Cela va vers le positif", veut rassurer Karima Benameur. "Certes, tout doucement mais ça bouge. C'est bien pour le futur du poste et du football féminin."

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