Cris de singe contre Blaise Matuidi et Moise Kean en Italie : comment lutter contre le racisme dans le football ?

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IGNORANCE - Mardi, la Juventus Turin s'est imposée à Cagliari (0-2). Une rencontre marquée par les cris de singe d'une partie des tifosi sardes à l'encontre de Blaise Matuidi et Moise Kean, au moment de fêter son but. Une nouvelle polémique qui doit mener à des sanctions. Reste à savoir lesquelles.

Toujours plus gangrené par le racisme. Mardi soir, pendant que la Juve l'emportait à Cagliari (0-2), le football transalpin a renoué avec ses vieux démons. En cause, les insultes racistes proférées par une partie des tifosi sardes à l'encontre de Blaise Matuidi et de Moise Kean. Des cris de singe, plus précisément. En réponse à la bêtise des ultras de Cagliari, l'attaquant italien, auteur du but du 2-0 s'est placé devant la Curva, les bras écartés et immobile. Une "célébration" face au virage sud du stade du club insulaire qui n'a visiblement pas plu à quelques supporters, dont les chants racistes ont redoublé d'intensité. 


Révolté par les injures tombées de la tribune, Matuidi a réclamé auprès de l'arbitre l'arrêt de la rencontre. Le match a été interrompu brièvement, comme le prévoit le règlement, le temps pour le speaker du stade d'inviter les spectateurs à cesser ces cris abjects. Ce triste épisode, l'énième en Italie, survient à un moment où la Lega, l'instance dirigeante de la Serie A, peine à endiguer ce phénomène.

Cela fait des décennies que des footballeurs africains ou d'origine africaine sont les cibles en Italie de cris de singe ou de lancers de bananes. En janvier 2018, Blaise Matuidi avait déjà été visé par des chants racistes lors du déplacement de la Juve en Sardaigne. Cagliari lui avait présenté des excuses, assurant que "le racisme n'a rien à voir avec le peuple sarde" et que "seule l'ignorance peut expliquer certains comportements". Le club n'avait toutefois pas été sanctionné, faute manque de preuves, l'arbitre n'ayant pas "entendu ni consigné (les cris) dans le rapport du match". Plus récemment, lors du "Boxing Day" à l'italienne en décembre, Kalidou Koulibaly a été confronté à des insultes constantes des ultras de l'Inter.

Dans le contexte actuel, ce sont les joueurs noirs qui sont les ciblesFabien ARCHAMBAULT, historien et maître de conférences

"On peut les interpréter de deux manières", juge Fabien Archambault, historien du sport et maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Limoges, interrogé par LCI. "Il y a d'abord l'idée selon laquelle le football est quelque chose de très manichéen. L'objectif, c'est de faire dégoupiller les joueurs adverses de toutes les manières possibles. Pour les joueurs noirs, on fait des cris racistes. C'est une première ligne d'interprétation, qui est aussi une des grandes lignes de défense des tifosi italiens. En gros, pour eux c'est "du folklore", un peu comme a pu le dire la présidente de la LFP après les chants haineux lors de PSG-OM. Face à ça, il y a une autre grille de lecture qui est de dire que ce n'est pas juste pour cibler les meilleurs joueurs de l'équipe adverse, que c'est du racisme pur et dur. Il y a des groupes de supporters qui sont explicitement racistes. Ce qui s'est passé à Cagliari, c'est dû à la fois au contexte politique avec Matteo Salvini au pouvoir et qu'en face c'est la Juve, le meilleur club d'Italie. Forcément, ça a une résonance plus forte qu'avec les équipes en deuxième ou troisième division, où c'est régulier."


"Il y a une 'tradition' qui vise à stigmatiser les joueurs pour leurs origines. Entre l'Hellas Vérone et Naples, c'est du racisme anti-méridionaux. Dans le contexte actuel, ce sont les joueurs noirs qui sont désormais les cibles" d'une société italienne traversée depuis quelques années par une vague anti-immigrés et raciste. "Ce qui est paradoxal, c'est que ça continue alors que des mesures ont été prises", ajoute-t-il.

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ARCHIVE - À genoux ou le poing levé, quand les sportifs se dressent face au racisme

Des supporters suspendus à vie ?

En réaction à ces débordements, la Fédération italienne de football (FIGC) a déjà durci le ton. "Ce que Roxana Maracineanu, la ministre des Sports, envisageait en France pour les chants haineux c'est-à-dire l'interruption d'un match, ça existe déjà en Italie", appuie Fabien Archambault. Depuis le 30 janvier, en cas de cris ou comportements racistes, le match est désormais immédiatement arrêté de façon temporaire et les joueurs réunis au milieu de terrain. Une manière de compléter un arsenal de sanctions à l'application variable. Car jusqu'ici, les amendes dérisoires - la Lazio n'a écopé que de 50.000 euros d'amende pour l'affaire des photos détournées d'Anne Frank - et les matches à huit clos n'ont eu aucun effet dissuasif. 

Faut-il aller encore plus loin dans les sanctions, comme le souhaite Maximo Allegri, l'entraîneur de la Juve ? "Nous avons les outils pour arrêter cela. Nous avons des caméras que nous pouvons utiliser pour arrêter les personnes qui font ça. C'est simple, il faut des règles drastiques", a-t-il déclaré. "Ces personnes devraient être interdites de stade à vie. Pas seulement pour un mois ou un an. Si tu fais une erreur, tu dois payer." Mais cette proposition est-elle seulement réalisable ? "Ce type d'arsenal n'existe pas encore en Italie, ça correspond aux interdictions de stade en France. Il y a la tessera del tifoso qui permettrait ça. Toute personne qui va dans un stade en Italie doit montrer sa carte d'identité quand elle achète une place. On peut très bien s'en servir pour repérer les personnes", estime l'historien. "Ce qui sera plus compliqué, c'est que c'est un pays où les juges sont plus sourcilleux sur le respect des libertés fondamentales. Interdire de stade quelqu'un, ça ne passera pas comme une lettre à la poste comme en France, où les interdictions sont répandues et ne choquent pas l'opinion publique. Ça sera perçu comme abusif."


Et qu'en est-il de la proposition d'arrêter définitivement une rencontre lorsque des insultes ou des cris racistes sont proférés par une partie des spectateurs ? Pour Fabien Archambault, "les Italiens sont capables d'aller jusque-là pour marquer le coup". "Mais, pour l'arbitre, ce n'est pas facile à faire. Au-delà de l'enjeu sportif, il y a des enjeux économiques. Qu'en est-il ensuite de la punition collective pour un groupe en particulier ? Est-ce qu'on est sûr que ce sera efficace ?", s'interroge le co-auteur du livre "Le football des nations" (éditions de la Sorbonne). "Comme la plupart des groupes de supporters sont infiltrés ou sont d'extrême droite, ils peuvent faire des cris racistes en permanence. Ça renvoie à cette question : où en est la société italienne ? Car le football n'est que la caisse de résonance de phénomène sociaux largement répandus." Une question qui se pose en Italie et au-delà, la bêtise et l'ignorance humaine n'ayant pas de frontière.

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