Dopage, Zidane, Deschamps, Guardiola, Martial... Les vérités d'Emmanuel Petit

Dopage, Zidane, Deschamps, Guardiola, Martial... Les vérités d'Emmanuel Petit

INTERVIEW - À la fois programme politique, hommage au monde amateur, essai et autobiographie, "Franc-tireur" (ed. Solar), le nouveau livre d'Emmanuel Petit, est une sorte d'ovni, comme peut l'être son auteur dans un milieu du foot de plus en plus lisse. Entretien fleuve avec le champion du monde 1998, plus en forme que jamais.

Vous répétez que vous n'avez pas d'ambition politique dans le foot mais vous publiez un ouvrage pour faire connaître vos positions. Pourquoi ?
Pour sensibiliser les gens. Et lancer un appel aux instances sportives. La politique, ça ne m'intéresse pas. Je préfère garder ma liberté de parole. Sans parler du fait que le système, tel qu'il est conçu au sein de la Fédération française de foot (FFF), ne m'accorderait aucune chance si j'avais ces velléités. Il y a quatre ans, avant la réélection de Noël Le Graët (à la tête de la FFF), j'avais annoncé que je voulais me présenter, parce que ça faisait pas mal de temps que j'étais au courant des problématiques rencontrées par les mondes amateur et professionnel. Dans l'emballement, je m'étais précipité... Quand on s'y intéresse de plus près, on se rend vite compte que c'est peine perdue.

Dans votre livre, vous revenez sur la mort de votre frère sur un terrain de foot puis vous écrivez : "Après ça, je suis prêt à tous les sacrifices pour faire honneur aux miens, quitte à fermer les yeux sur l'innommable." Sur quoi avez-vous fermé les yeux au juste ?
L'OM de Tapie, le dopage... Je n'ai jamais compris ce qui poussait certains joueurs à se doper dans un cadre collectif, alors qu'on dépend justement d'autres joueurs. Améliorer ses aptitudes physiques, ça ne dure qu'un temps, et ça revient à jouer avec sa vie. Enfin, je n'ai jamais été confronté directement au dopage. Mais je pense que le dopage dans le football existe. Je ne l'ai pas vu de mes yeux mais j'ai eu beaucoup de soupçons concernant certains joueurs, des coéquipiers comme des adversaires. C'est un très grand tabou.

Quel regard portez-vous sur les dissensions actuelles entre clubs de L1 et de L2  ?
Je trouve ça déplorable. J'ai le sentiment que certaines personnes veulent s'approprier le football, pour quelques droits télévisuels en plus. Les montées et les descentes dans le foot européen, c'est pourtant un principe tout simple, la méritocratie. Tout le contraire des ligues fermées américaines, où on est dans l'entre-soi. Le pire, c'est qu'il y a un refus de discussion de la part des clubs de L1. C'est une forme de dictature.

Dans ce livre, vous complimentez beaucoup Jean-Michel Aulas, alors qu'il se trouve directement à l'origine de cette dérive que vous dénoncez...
Je suis d'accord avec lui sur un aspect : le monde professionnel doit être géré par des professionnels, des chefs d'entreprise qui connaissent par cœur les problématiques qu'ils rencontrent au quotidien. Il faut leur donner les rênes, pour qu'ils contrôlent leur avenir. Déjà que la majorité des clubs pro ne sont pas propriétaires de leur stade et dépendent des collectivités locales... Grâce à Jean-Michel Aulas, Lyon développe ses propres ressources, à l'image des clubs allemands qui le font depuis quinze ans, avec moins de droits TV que nous (sourire). Il a bâti un stade avec des fonds privés, s'est appuyé sur son centre de formation quand l'argent ne rentrait plus. Le modèle qu'il développe à l'OL depuis trente ans devrait servir d'exemple à tout le football français !

Vous parlez aussi du fait que les joueurs sont devenus des produits sur lesquels on spécule. Le transfert d'Anthony Martial en est l'exemple parfait, non ?
Oui, des gros transferts, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, mais là, on a atteint une forme d'absurdité. Là, on est dans la spéculation financière pure et dure, dans un marché boursier. Ça me rappelle que, récemment, l'entraîneur d'Elche a vu deux de ses joueurs partir dans la nuit sans rien pouvoir y faire, parce que le fonds d'investissement qui gérait les intérêts de ces joueurs avait fait pression sur le club pour les vendre. Donc l'intérêt sportif n'existe plus du tout.

Ça vous attriste de voir ce qu'est devenu votre club formateur, l'AS Monaco, qui ne cherche plus que la plus-value sur la revente de ses joueurs ?
Le club vend les meubles et les bijoux de famille... Chaque été, l'équipe est dépouillée. Je suis surtout triste pour les supporters de Monaco, qui vont avoir de plus en plus de mal à s'identifier à une équipe ou à un joueur. On a créé un système pour que l'argent circule en permanence. Et, à trop penser à ça, ça donne cette gestion-là. En plus, on parle là d'un propriétaire russe dans un paradis fiscal. C'est dire la manne qu'il vient d'encaisser !

Vous parlez de Pep Guardiola comme d'un joueur "manipulateur" et "machiavélique" quand vous l'aviez côtoyé au Barça. Est-ce l'image qu'il vous renvoie encore aujourd'hui en tant qu'entraîneur ?
Moi, j'écoute ce que disent Rummenige, Beckenbauer, même des supporters et des joueurs du Bayern. Quand on lui dit qu'il a dénaturé le jeu du Bayern, il répond : "Moi, je suis catalan." Ces relents ultranationalistes, comme ceux de Piqué qui est actuellement détesté dans toute l'Espagne, ça me rappelle un passé pas très lointain que je n'ai pas envie de revivre. Ça commence comme ça. C'est une vision rétrograde. Il veut imposer sa vision catalane partout. Il n'a pas compris que, quand on part dans un autre pays, on s'adapte aux cultures et aux traditions. On se fond dans le moule. Tu peux garder ton identité, tes racines et tes valeurs, c'est ce qui fait ta richesse. Mais, en même temps, il faut l'assimiler dans le pays où tu es. Ça montre à quel point les Catalans peuvent être cloisonnés dans leur propre identité.

Concernant votre fin de carrière en Bleu en 2003, on a l'impression d'un malentendu. Avec le recul, regrettez-vous de ne pas vous être plus battu pour votre place ?
Jacques Santini (le sélectionneur de l'époque, ndlr) avait un discours ambiguë. Ça se sent, quand une personne ne t'aime pas. S'il m'avait franchement dit que je serais remplaçant, je l'aurais accepté sans problème. Je ne revendiquais rien. Mais l'hypocrisie, conjuguée à la remise en cause de tout ce que j'avais fait avant, c'était insupportable. Je ne demandais qu'un peu de respect. J'étais en fin de carrière, mes plus belles années étaient derrière moi, mais je pouvais encore rendre service. Après, je ne lui en veux pas. Quand on voit son parcours ensuite, il parle de lui-même.

Vous êtes dans une démarche d'apaisement avec Zinedine Zidane dans ce livre. Est-ce parce que vous avez compris qu'un joueur, aussi grand soit-il, n'a pas vocation à être un exemple ?
La valeur d'exemple existe rarement dans le monde du sport, même si les enfants nous voient ainsi... Mais ce n'était pas ce que je lui reprochais. Je parlais d'implication, parce que j'estime que les décès de sœur Emmanuelle, de l'abbé Pierre ou de Coluche, de ces gens charismatiques qui ont le pouvoir de fédérer le patron du CAC 40 comme l'ouvrier, nous ont laissés orphelins. Lui jouit d'une popularité de cette ampleur et, en plus, il est issu de l'immigration.

Mais il a seulement été footballeur...
Dans la société civile, plein de gens ont un rôle à jouer. Aujourd'hui, on assimile tout à des prises de position politique alors que ça part d'un sentiment humain. Il m'a répondu que ce n'était pas sa mission, qu'il s'implique déjà beaucoup... Il m'a fallu huit ans pour le comprendre. Moi, chaque fois que je l'ouvre, je m'en prends plein la gueule. Idem pour Thuram. On veut nous cantonner au rôle de sportif. "Tu n'as rien dans la tête, contente-toi de parler de foot." Avec sa notoriété, Zidane a très vite compris que, quoi qu'il dise, ce sera mal interprété. Donc je peux comprendre qu'il se cantonne à ce qu'il veut faire. Mais moi, j'y tiens, à cette liberté. C'est bien ça, l'esprit Charlie, non ? Ôte-moi d'un doute : on vit bien dans une démocratie ? On a encore le droit d'avoir des débats argumentés et contradictoires ? C'est la richesse de notre pays. Aujourd'hui, dès que quelqu'un s'exprime, c'est la haine de l'autre en permanence, surtout sur les réseaux sociaux... Regarde Yannick Noah. Dès l'instant qu'il a pris position publiquement sur des faits de société, il a complètement dégringolé dans ces faux sondages qu'on fait chaque année sur les personnalités préférées des Français.

Vous parlez de racisme autour de l'équipe de France...
On est toujours en plein dedans. Quand je lis toutes les critiques qui s'abattent sur Benzema après les derniers matchs de l'équipe de France... C'est la même chose avec Nasri. Ces joueurs issus de l'immigration le vivent depuis qu'ils sont tout petits. On leur demande constamment de s'intégrer. On leur reproche leur attitude, une forme de nonchalance, un manque d'implication apparent, alors qu'ils jouent de la même manière en club. Ça m'interpelle parce qu'on n'est plus dans la critique sportive. Ces dernières années, si on regarde tous les joueurs qui ont été pris dans la tourmente, ce sont pour la plupart des joueurs de confession musulmane, les Ribéry, les Nasri, les Ben Arfa... Je ne veux pas stigmatiser mais il faut aussi dire qu'ils n'ont jamais affiché leur amour pour la France. Je le regrette. Si on est fier de porter ce maillot, il faut avoir une posture cohérente. Pour faire passer ce message aux supporters et même aux citoyens français. Et à côté de ça, des journalistes algériens m'ont dit qu'ils ne comprenaient pas les joueurs de leur sélection, parce qu'ils ne parlent pas arabe. Quand on est toujours en transit, on est perdu. La France n'est pas exemplaire à tous les niveaux, loin de là, mais elle a toujours été une terre d'accueil extraordinaire.

Trouvez-vous des parallèles entre l'équipe de France actuelle et la vôtre, juste avant 98 ?
Oui, rien que dans les critiques qu'elle subit. Nous aussi on ne jouait que des matchs amicaux et on était parfois médiocres. On ne forçait pas notre talent, on savait que la compétition officielle avait lieu dans plusieurs mois. Je crois fermement qu'ils vont, eux aussi, progressivement monter en puissance. Depuis le barrage contre l'Ukraine, ils ne font plus qu'un. Ce soir-là, c'était comme si leur vie en dépendait. J'en ai eu des frissons. Récemment, on a encore vu au Portugal ou contre la Serbie que, quand il faut aller au mastic, ils sont là. Et puis il y a des joueurs pétris de talent. La grande différence, c'est que l'entraîneur doit passer beaucoup de temps à les motiver aujourd'hui. C'est aberrant ! On fait quand même un métier exceptionnel ! On gagne des fortunes, on est aimés par les gens ! Merde !

Comment jugez-vous l'évolution de Didier Deschamps, du capitaine que vous avez connu au sélectionneur qu'il est aujourd'hui ?
Il a parfaitement intégré les codes des médias depuis. Comme le joueur qu'il était, en tant qu'entraîneur, il arrive toujours au bon moment. En équipe de France, il a profité du travail de Laurent Blanc et avait toute latitude pour couper des têtes. On n'allait rien lui reprocher, on lui a presque déroulé le tapis rouge. Il a pris les décisions radicales qu'il fallait. Il a toujours été très pragmatique et il anticipe toutes les conséquences de ses propos, en public et en interne. Il est resté aussi passionné. On dit qu'il attire la chance mais elle ne dépend pas que du hasard, elle dépend aussi de ses actes. Son expérience d'un Mondial à domicile va beaucoup lui servir pour l'Euro 2016, dans sa gestion, dans son discours, dans son approche avec les joueurs. Aimé (Jacquet) a eu une grande influence sur lui. Il partage avec lui une grande justesse et ce souci du moindre détail.

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