Terrains envahis en Ligue 1 : les supporters français se sont-ils radicalisés ?

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INTERVIEW – Auteur du "Dictionnaire des supporters", ouvrage de référence sur la sociologie des Ultras, Franck Berteau décrypte la multiplication récente des envahissements de terrain en Ligue 1.

La loi des séries s’applique aussi aux séries noires. Le 16 avril 2017, des supporters bastiais ont envahi la pelouse de Furiani pour s’en prendre au gardien lyonnais Anthony Lopes. Le 5 novembre 2017, des supporters de Saint-Étienne ont envahi la pelouse de Geoffroy-Guichard en réaction à une célébration de but chambreuse de l‘attaquant lyonnais Nabil Fekir. Le 19 novembre 2017, des supporters bordelais ont envahi la pelouse du Matmut-Atlantique dans la foulée de l’égalisation marseillaise, par Morgan Sanson, en fin de match. Et samedi, des supporters lillois ont envahi la pelouse du stade Pierre-Mauroy et s’en sont pris à des joueurs du LOSC. 

En moins d’un an, on a ainsi assisté à une spectaculaire augmentation du nombre d’incidents de ce type durant des matchs de Ligue 1. Pour tenter d’expliquer ce phénomène, nous avons interrogé Franck Berteau, auteur d’un fameux Dictionnaire des supporters (ed. Stock), qui offre une plongée au cœur de la culture Ultra, en France mais aussi à l’étranger.

LCI : Les envahissements de terrain en Ligue 1 se sont multipliés ces derniers mois (Bastia, Saint-Etienne, Bordeaux, Lille…) avec parfois des tentatives d’agression sur des joueurs. Est-ce que cela signifie que les supporters français se sont radicalisés dernièrement ?

Franck Berteau : Non, je ne crois pas que ce soit révélateur d’une quelconque forme de radicalisation. Chacun des incidents que vous évoquez est condamnable, mais leurs déclencheurs sont tous différents. En tout cas, ce n’est pas quelque chose de tellement nouveau.

LCI : On constate tout de même que les Ultras sont plus échaudés qu’ils ne l’ont été par le passé…

Franck Berteau : C’est une des explications, oui. C’est vrai qu’en France, il y a un ras-le-bol généralisé des Ultras, lié à la politique de répression qu’ils subissent ces derniers mois, les interdictions de déplacement, les arrêtés préfectoraux dans tous les sens... Dernier exemple en date : à Marseille, un virage du Vélodrome a été fermé par la commission de discipline à la veille d’un match. Quelque part, c’est totalement irrespectueux des gens qui se rendent au stade. Il y a comme ça une incompréhension latente qui dure depuis des années, et qui est très propre à la France.

LCI : Chez nos proches voisins européens, ceux que l’on qualifie de "Grands Championnats", en Espagne, en Angleterre, en Allemagne ou en Italie, on ne voit quasiment jamais d’envahissements de terrain de ce type, comment l’expliquer ?

Franck Berteau : Si on compare à l’Allemagne, on voit qu’il y a là-bas beaucoup plus de dialogue entre les différents acteurs du football. En France, cette population des Ultras a sans doute la sensation d’être incomprise et méprisée. Cela peut effectivement déclencher des comportements déviants. Mais je ne crois pas que ce ras-le-bol suffise à expliquer ces envahissements de terrain. Il y a quand même beaucoup de matchs qui sont joués sans qu’il y ait de problème de cet ordre. En France, on est un peu dans un entre-deux. Alors que l’Allemagne est en train de réussir quelque chose de plus concerté, parce qu’il y a une vraie responsabilisation de ces acteurs-là en tribune. Parce qu’ils sont justement considérés comme des acteurs du football. Parce que dans les virages on a conservé des tarifications basses, pour des tribunes populaires. Il y a toute une politique de considération de ces gens qu’il n’y a pas en France.

LCI : N’est-ce pas aussi un problème de sécurité ?

Franck Berteau : C’est une vraie question. Vous me parlez de Bordeaux ou de Lille, ce sont des nouveaux stades. A-t-on bien fait attention aux dispositifs quand ils ont été construits ? L’accessibilité des supporters au terrain, en soi, c’est un autre débat, je ne suis pas légitime pour en parler. Peut-être que des dispositifs renforcés pourraient empêcher ces envahissements... Mais j’ai surtout le sentiment qu’il ne faudrait pas en tirer plus de conséquences que cela n’en vaut. Ce sont évidemment des comportements qu’on ne voudrait pas voir. Mais je crois que si ces supporters se sentaient plus responsabilisés, si on avait de vrais référents supporters, formés pour cela, comme l'exige l'UEFA et la loi de mai 2016, si on construisait un dialogue, on aurait peut-être, en face, des associations de supporters plus responsables, qui seraient plus à même de tenir leurs membres quand des débordements surviennent.

LCI : Peut-on dire aujourd’hui que la France se rapproche plus de la Grèce ou de la Turquie que de ces "grands Championnats" ?

Franck Berteau : C’est exagéré. En Turquie ou en Grèce, la culture du supportérisme n’est pas du tout la même. Là-bas, vous avez des grands clubs omnisports, avec des supporters qui vivent intensément le quotidien de leurs clubs de la même façon en foot, en basket ou en water-polo, dans des contextes sociaux parfois beaucoup plus tendus. L’usage de la pyrotechnie y est beaucoup plus massif et les débordements y sont bien plus réguliers. En Grèce, on a récemment vu des supporters investir un plateau télé pour lire un communiqué. Les comportements sont bien plus radicaux qu’en France. En Ligue 1, la majorité de ce qu’on qualifie de "violences", ce sont des fumigènes allumés en tribunes. Ce ne sont pas des actes de hooliganisme.

LCI : Que traduisent donc ces envahissements de terrain selon vous ?

Franck Berteau : Dans la culture des groupes de supporters, il y a toute une dimension syndicale, qui consiste à se revendiquer comme des acteurs de leurs clubs. Envahir un terrain, on peut aussi bien le voir comme des syndicats qui montent au créneau dans leur entreprise quand ça ne va pas. Parfois ça va trop loin, parce qu’il y a des violences envers les joueurs, qui doivent être condamnées. Mais si on prend un peu de recul et qu’on analyse la chose, on voit une volonté de montrer un mécontentement. C’est un milieu où, de toute façon, les débordements sont possibles, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait un lien de cause à effet entre la situation globale des supporters français et les envahissements. J’entends ici et là qu’on a un problème avec les supporters… En fait, chaque événement se produit dans un contexte bien précis. Et en ce qui concerne ce qui s'est passé à Lille ce week-end, ce n'est pas parce qu'une centaine de supporters ont envahi un terrain et commis pour certains des violences que l'on doit en conclure que nos supporters, en France, se sont radicalisés.

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