"Extrêmement aventureux" : les doutes d'un économiste du sport sur l'obtention des droits TV de la Ligue 1 par Mediapro

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FOOT-BUSINESS - L'accord à plus d'un milliard d'euros par saison pour les droits TV de Ligue 1, conclu notamment entre la LFP et le groupe espagnol Mediapro, pose de nombreuses questions. Pour l'économiste du sport Jean-Pascal Gayant, le deal paraît très risqué, à la fois pour la Ligue, mais aussi pour l'investisseur.

Mardi, le football français a pris un tournant sans précédents dans son histoire en voyant les lots principaux des droits TV de la Ligue 1 vendus près d'un milliard d'euros par saison, en grande partie au groupe espagnol Mediapro, pour la période 2020-2024. 


Le tout aux dépens du diffuseur historique du championnat, Canal Plus, qui ne récolte de fait aucun lot. Interrogé par LCI, Jean-Pascal Gayant, professeur de Sciences économiques à l’université du Mans et auteur du livre "Economie du Sport", confie ses doutes concernant cet accord entre la Ligue de football professionnel et un investisseur qui n'est pas exempt de tout reproche.

Si la croissance des prix des droits TV peut se justifier par "un effet Neymar, qui a ajouté un supplément d’attractivité de la Ligue de football française", la durabilité et la soutenabilité du contrat surprend le spécialiste. Selon lui, ce deal ne peut pas être rentable pour le groupe espagnol : "On est dans un contexte où, à plus de 700 millions d’euros, les deux diffuseurs actuels, Canal Plus et beIN Sports, perdent de l’argent tous les ans. Même pour cette somme, nous n’avons pas montré pour le moment, une désirabilité suffisante d’un point de vue sportif pour gagner de l’argent. En passant à 1,1 milliard d’euros, il paraît difficile de gagner de l’argent pour les détenteurs des droits TV."

La Ligue voulait à tout prix entériner l’affaire tant que Neymar est encore en Ligue 1Jean-Pascal Gayant, économiste du sport

"Néanmoins, j’attends de voir quel sera le club de Neymar la saison prochaine, la rumeur Ronaldo pointant le bout de son nez au PSG alors que le Brésilien voudrait rejoindre le Real Madrid. On pourrait assister à un échange qui pourrait permettre à tout le monde de garder la face. Cela pourrait notamment expliquer la précipitation du deal entre la LFP et Mediapro, la Ligue voulant à tout prix entériner l’affaire tant que Neymar est encore en Ligue 1", explique l'économiste avant de revenir sur le passé sulfureux de Mediapro : "Ce dernier est encore plus déraisonnable que beIN Sports et est quand même précédé d’une expérience très récente complètement croquignolesque en Italie (la justice transalpine a suspendu l'offre du groupe concernant les droits de la Serie A, l'estimant en violation des lois italiennes, ndlr)."

Vers un remake du fiasco italien ?

Pour Gayant, un scénario identique pourrait d'ailleurs survenir dans les mois ou années à venir en France : "Il me paraît plus que probable que l’on ait des surprises d’ici septembre 2020 ou après. La grande question sera de savoir, au bout de quelques mois de diffusion sur une éventuelle nouvelle chaîne si la trésorerie suivra l'année suivante. J’ai beau ne pas connaître précisément les contours de l’accord, pour moi, cela ne sent pas bon du tout. De plus, un consortium chinois aurait pris des participations dans le groupe Mediapro, rendant le tout quelque peu sulfureux. Ces derniers mois, les investisseurs de cette région ont rarement été en mesure d’assumer leurs investissements."


D'un point de vue économique, de multiples questions viennent à l'esprit de Jean-Pascal Gayant, notamment concernant le modèle économique à opérer : "Je suis très étonné de voir que la LFP met son sort entre les mains de ce diffuseur qui n’a aucune expérience du marché français, qui n’a pas de télévision encore existante pour diffuser. La question est également de savoir quel sera le montant des abonnements qui permettrait d’avoir à la fois suffisamment de téléspectateurs et de couvrir les dépenses considérables pour ce nouvel acteur."

Il y aura un gain substantiel de revenus qui permettra de garder de très bons joueurs.Jean-Pascal Gayant, économiste du sport.

Sportivement, si l'affaire aboutit comme prévu, "il y aura un gain substantiel de revenus qui permettra de garder de très bons joueurs, des grandes promesses, qui partaient jusqu’ici à l’étranger, mais aussi d’acheter de nouveaux talents", juge encore le professeur, avant de poursuivre : "A part l’Angleterre, qui est très loin devant au niveau des ressources, nous pourrions grâce à cet accord revenir dans la course avec l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne en termes de ressources."


Néanmoins, dans l'état actuel de la répartition des droits TV en France, cet accord ne bénéficierait qu'aux grosses écuries hexagonales : "On est pour le moment sur une répartition très inégalitaire, avec un groupe de quatre équipes qui se partagent le plus gros du gâteau (Paris, Monaco, Lyon, Marseille, ndlr), et les autres. Si on avait une répartition égalitaire de cette manne, des petites équipes telles que Dijon ou Troyes pourraient s’offrir des joueurs d’un très bon niveau."

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