Finale de la Ligue des champions : en football, le beau est-il l’ennemi du bien ?

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PHILOSOPHIE – Avant même sa finale (Liverpool-Tottenham le 1er juin à Madrid), la Ligue des champions cuvée 2018-19 a marqué durablement les esprits en proposant d’incroyables retournements de situation et un jeu résolument porté vers l’offensive. Ce qui ravive le débat entre esthètes et pragmatiques...

Journaliste sportif et écrivain du football, Thibaud Leplat est aussi professeur de philosophie. Son dernier ouvrage, un essai philosophique intitulé La magie du football, pour une philosophie du beau jeu (ed. Marabout), mêle ses deux passions et vise à démontrer, en convoquant les grands penseurs, que la notion de "beau" constitue l’essence universelle du sport le plus populaire de la planète, avant toute autre considération, y compris la quête de victoire.


Une idée faisant furieusement écho à l’édition 2018-19 de la Ligue des champions, ses matchs débridés, ses "come-backs" et autre "remontadas" dans tous les sens, ayant atteint leur apogée lors de demi-finales d’ores et déjà mythiques. Mais aussi à la dernière Coupe du monde, et aux critiques émises contre le style de jeu minimaliste des Bleus... Entretien-débat.

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LCI - On n’a jamais vu autant de supporters de l’Ajax en France depuis au moins vingt ans. Est-ce la démonstration que le "beau" dans le football reste la notion la plus universelle qui soit ?

Thibaud Leplat - Oui, l’Ajax a permis de mettre le doigt sur cette expérience universelle, et pas du tout subjective, du beau. Une expérience sans concept, sans aucun préjugé. Après des matchs comme ceux à Madrid ou à Turin (où l’Ajax s’est imposé à la surprise générale en 8es et en quarts de finale retour, ndlr), une unanimité se crée quasi instantanément, auprès du connaisseur mais aussi du non connaisseur. Ils font partie des rares matchs que j’ai pu regarder avec ma femme et qui l’ont enthousiasmée. Parce que cette beauté du jeu de l’Ajax est de l’ordre de l’évidence. Bien sûr, toutes les équipes n’ont pas les capacités techniques ou tactiques pour développer un tel jeu. Mais quand il s’exprime comme ça, le football devient un art, par moments. Ce sont des moments de grâce, qui dépassent les contraintes. L’immatériel s’invite alors dans la matière. Ce qui résout la contradiction de la contrainte physique et de la liberté humaine. Quand on voit l’Ajax, on a l’impression qu’il n’y a plus de limites.


Une telle coordination dans les mouvements collectifs est-elle comparable à celle d'un ballet de danse ?

Tout à fait. La danse serait un sport si on regardait le même spectacle tous les jours. Si on regardait quotidiennement le Lac des Cygnes, par la même compagnie, on deviendrait des commentateurs sportifs. C’est la répétition qui fait le sport. C’est la différence fondamentale avec l'art. En ce qui concerne la nature de l'exercice lui-même, en revanche, c’est très proche. Il y a aussi beaucoup d'imprévus dans la danse : tous les artistes vous diront qu’une représentation n'est jamais parfaitement identique à une autre. Dans le football, nous repérons plus facilement cet imprévu parce que nous regardons la même équipe jouer plusieurs fois. D'ailleurs, ceux qui ne connaissent pas le football disent que c’est toujours pareil. Ils ne sont pas capables d'y voir l'imprévu.

Les émotions du supporter, la joie de gagner ou la souffrance de perdre, n'ont pas grand-chose à voir avec le footballThibaud Leplat

Dans votre livre, il y a une forme d'opposition entre cette idée universelle du beau et le supportérisme, le fait de soutenir une équipe envers et contre tout, parfois avec beaucoup de mauvaise foi. Ces deux approches sont-elles fondamentalement incompatibles selon vous ?

Je ne fais pas de distinction hiérarchique entre une manière de regarder le football et une autre qui serait moins légitime. J'essaie au contraire d'expliquer que l'expert et le supporter résident dans la même personne. L'attachement au football n'est jamais soit purement esthétique, soit purement affectif, il est les deux à la fois. Plus vous regardez des matchs, plus vous amassez de connaissances. Et plus vous avancez en âge, plus ces connaissances peuvent venir en opposition à vos loyautés. C’est, par exemple, Michel Platini, juste après la Coupe du monde, qui se dit heureux du titre de champion du monde des Bleus en tant que français, et en même temps déçu par le jeu produit (dans le quotidien L'Équipe du 29 août, ndlr). Une réconciliation est donc justement possible entre ces deux figures... à travers le beau jeu.


Mais l'amertume de la défaite n'empêche-t-elle pas d'apprécier le beau, quand il est produit par l'adversaire ?

C’est très juste. Mais tous les supporters ne le sont pas au même degré. Déjà, contrairement à ce qui nous est répété, rien ne nous oblige à être supporter d'une équipe. Les ultras représentent une minorité dans un stade, et même au-delà, parmi tous les spectateurs qui regardent les matchs à la télé. Et puis, ces émotions-là, la joie de gagner ou la souffrance de perdre, n’ont finalement pas grand-chose à voir avec le football. Elles existent dans d’autres domaines. Souvent, un ultra ne regarde d’ailleurs même pas le match, occupé qu’il est par la tribune. Un esthète verra toujours mieux à la télé. L'expérience du stade, c’est une expérience en soi, on ne peut pas réduire le football à ça. Aimer le stade, ce n'est pas aimer le football, c’est aimer le grégarisme, la tribune, la foule... Plus largement, le supportérisme dans le football est parfaitement substituable au supportérisme dans le handball ou un autre sport. Rien n’est propre au football là-dedans.

Le beau jeu est un rapport amoureux à un match de footballThibaud Leplat

Les demi-finales de la Ligue des champions, cette saison, ont exalté les spectateurs par-delà les frontières ou les liens purement affectifs. Qu'est-ce que ça dit, au fond, de notre rapport au football ?

Ça dit qu’à un moment, une expérience universelle est possible. Ça fait communauté. Ça fait sens. On peut retrouver ça dans une finale de 100 mètres aux Jeux olympiques par exemple. Mais, dans le football, cet universel-là prend la forme du beau jeu. Ce n’est pas juste l'événement, comme pour une finale de Coupe du monde. Non, là, pour la première fois depuis très longtemps, l'exaltation est venue d’un moment de grâce. Elle s’est faite sur le jeu lui-même. Ce n’est donc plus une forme, mais vraiment le contenu qui l'a créée. Personnellement, je suis supporter du Real Madrid. Eh bien, quand il a perdu contre l’Ajax, j’étais content. Je me dis que, s’il faut perdre, autant perdre comme ça. Là, tu perds contre l’histoire, pas juste contre une équipe. C’est l’histoire du football qui avance. Tu te fais fracasser une fois, la prochaine fois ce sera toi qui l’écriras, grâce à eux peut-être... C’est ça, cette sensation. Tu perds mais tu dis bravo. C’est ça, le sport.


Liverpool et Tottenham ont atteint la finale grâce à leur fighting spirit, plutôt que grâce à une idée esthétique du jeu collectif. A l’inverse, l’Ajax et Barcelone, aux idéaux esthétiques bien ancrés, ont connu de cruelles désillusions. Ne faut-il pas en déduire que "jouer beau", aujourd’hui, revient immanquablement à perdre ?

Ça ne contredit pas du tout l’idée de beau jeu, dans la mesure où ce qu’on a vu était beau, même si ce n’était pas le jeu de possession de Guardiola... Le beau jeu n’est pas une manière de jouer, mais une manière de regarder et de ressentir.


Qu’est-ce que le "beau" jeu exactement ? Peut-on le définir ? 

C’est un rapport amoureux, à un match de football. C’est de l’ordre du désir, un désir de recevoir qui rencontre un désir de donner. Un moment où une équipe va jouer pour faire du spectacle, et où les spectateurs vont attendre du spectacle. Sans cette rencontre, il n’y a pas de beau jeu. Il y a de l’ennui.


Liverpool et Tottenham ont-ils été "beaux" ?

Oui, chacun à leur façon. Tottenham a été beau d’une manière épique. On a vu la résilience, l’intelligence humaine qui renonce au pragmatisme. Parce que, en l’occurrence, la logique pragmatique, c’était que Tottenham perde en acceptant la domination adverse (l’Ajax avait remporté la manche aller à Londres 0-1 et mené 2-0 à la pause au retour, ndlr). Il y a donc eu quelque chose d’utopique. D’ailleurs, la veille du match, Pochettino (le coach de Tottenham, ndlr) avait parlé du football comme d’un flux, dans lequel il faut croire pour qu’après les choses adviennent. C’étaient vraiment des propos mystiques. Et c’est exactement ce qui s’est passé ensuite. On peut voir dans la défaite de l’Ajax une erreur de stratégie, mais il y a eu un moment de beau, parce que quelque chose a surgi, de l’ordre de la surprise. Et il a y eu un émerveillement de tout le monde, même de l’Ajax. C’est un triomphe de l’intelligence, pas de la folie, contrairement à ce qu'on a dit. C’était très rationnel. C’est l’expression de Tottenham qui était complètement démesurée, parce que très surprenante. La surprise, c’est beau.

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Le 4-0 de Liverpool, c'est très rare. Prodigieux, mêmeThibaud Leplat

Et Liverpool ?

Là aussi, on a vu quelque chose d’universellement surprenant. Ce qui était beau, c’était de se dire : "Mais non, ce n’est pas possible, il y a des contraintes." Et puis de les voir le faire quand même. C’est exactement ça, la grâce. Le moment où la liberté dépasse la contrainte. Ils ont voulu gagner 4-0 (les Reds avaient perdu la demi-finale aller 3-0 à Barcelone, ndlr) et ils ont gagné 4-0. En voyant ça, on se dit que tout devient possible. C’est très rare. Prodigieux, même.


Donc le "beau", finalement, c’est l’irréel ?

C’est l’irréel qui devient réel pendant un instant. Aussi réel qu’un désir, qui dans l’instant est comblé, puis disparaît l’instant d’après. Ça peut être un match, mais aussi un simple geste. Je me souviens encore du premier contrôle de Zidane contre le Brésil à la Coupe du monde 2006...


Vous dites qu’il y a eu "un génocide culturel du football en France" au détour des années 1980, qui a abouti à cette équipe de France championne du monde en se contentant de "spéculer sur le résultat", sans plus penser au jeu...

Il y a une constante : le déni, à l’égard de la culture. Il y a comme une peur de l’intelligence, qu’on a éradiquée au moment où le football français a basculé dans le conservatisme, où la force a gagné contre l’intelligence. Depuis, le discours consiste à dire que le plus important, c’est de gagner, quelle que soit la manière. Et le football français, face à la parole de la raison, qui entend dire la vérité de quelque chose, se met à hurler. Il est incapable d’entendre un discours sur le jeu et le football. Il n’y a qu’à voir les réactions qu’ont provoquées les récentes déclarations d’Hatem Ben Arfa.


Hatem Ben Arfa, justement, signe la préface de votre livre. Dimanche, il a déclaré qu’il était "orienté par le jeu" pour choisir son futur club, estimant celui de Rennes "limité"... Beaucoup y voient de l’ingratitude vis-à-vis d’un club qui l’a relancé après sa mésaventure parisienne, qu’en pensez-vous ?

Ce qu’il dit sur le jeu de Rennes est parfaitement sensé. C’est une équipe qui a du mal à garder le ballon, dans laquelle il a du mal à faire un une-deux. Je ne vois ce qu’il y a d’ingrat à le dire. Il a tout donné pour Rennes, il les a conduits en finale de Coupe de France. En vérité, c’est beaucoup plus difficile pour lui de quitter Rennes que d’y rester, compte tenu de son statut dans ce club, et de ce qu’on va dire de lui. Lui veut prendre du plaisir. C’est quelque chose qu’il m’a dit dès le mois de janvier. On a beaucoup parlé de jeu, lui et moi, de Rennes, de son attirance pour l’Espagne... C’est un des rares joueurs qui réfléchissent vraiment sur le jeu, qui s’y intéressent. Il pose des questions tout le temps. Il est vraiment philosophe dans ce sens-là. Vouloir prendre du plaisir en jouant au football, est-ce de l’ingratitude, vraiment ? Hatem ne critique même pas Rennes, il parle de ses envies, et il ne dit rien de faux. Mais dès qu’un joueur dit quelque chose de sensé sur le jeu, on lui fait des procès en moralité ou en loyauté. Est-ce normal ? Les entraîneurs français, pour la plupart, n’acceptent pas une telle démarche, qu'on leur demande si, vraiment, il faut jouer avec un bloc bas. Ils voient ça comme une remise en question, et considèrent qu’Hatem ne veut pas se plier à la discipline. Pourquoi ? Parce qu’ils doutent eux-mêmes de leurs propres convictions.

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