"Gagner des millions ne protège pas de la dépression"

Football

INTERVIEW - La Fifpro, le syndicat des joueurs professionnels, a rendu publique une large étude sur la santé mentale des footballeurs professionnels, révélant que 38% des joueurs actifs et 35% des anciens joueurs souffrent de symptômes dépressifs. Son auteur, Vincent Gouttebarge, professeur à l’Academisch Medisch Centrum d’Amsterdam, a répondu à nos questions, pour lever le voile sur un sujet tabou et encore largement méconnu.

Dans l'imaginaire collectif, difficile de comprendre comment on peut être payé des millions pour vivre de sa passion et souffrir de symptômes dépressifs...
Combien selon vous sont payés des millions ? On a à peu près 70 000 footballeurs professionnels dans le monde. Ceux qui sont payés des millions représentent à peine 1% de cette corporation. Et ceux qui n'ont pas de problème d'argent environ 2%. Les syndicats comme la Fifpro travaillent surtout pour les joueurs qui n'entrent pas dans ces catégories. De toute façon, gagner beaucoup d'argent ne protège pas des problèmes psychologiques, ou psychosociaux. La dépendance à l'alcool ou l'addiction aux paris touche plein de gens. Souvenez-vous de Paul Gascoigne, qui gagnait très bien sa vie. Notre étude inclut 800 joueurs, dont 600 qui sont encore actifs. 300 d'entre eux évoluent en première division dans leur pays. C'est plus représentatif du milieu du foot que ce que pensent les gens en regardant la Ligue des champions à la télé. Tout le monde ne gagne pas 50 000 euros par semaine. On a plein de joueurs qui ne sont même pas payés !

Est-ce un phénomène récent, propre au foot dit moderne, ou est-ce que ça a toujours existé ?
C'est difficile de répondre parce que, ces trente dernières années, il y a eu très peu d'études de faites par rapport à ça. C'est une évolution qu'on a constaté dans la population au sens large. Dans les années 1980 ou 1990, la maladie liée au travail la plus représentée dans toutes les populations, c'était les problèmes physiques. À partir de 2000, on a vu un changement avec l'arrivée du stress, qui s'est mis à affecter les travailleurs dans tous les corps de métier. Ce changement, on le voit également dans le milieu du sport professionnel, notamment le foot. Je présume que des cas de joueurs dépressifs devaient exister avant mais cela a sans doute été renforcé avec les nouveaux enjeux financiers et médiatiques. La pression qui a augmenté, les attentes du club et du public...

Quelles sont les principales causes de ces symptômes ?
Il y a des causes qui ne sont pas propres au sport, comme les facteurs génétiques – les antécédents familiaux – ou les facteurs psychologiques – la personnalité, introvertie ou extravertie ; sans oublier les facteurs sociaux, tels que l'isolement ou l'entourage familial. Et puis il y a ce qui est spécifique au sport : la pression, la relation avec un coach ou avec les coéquipiers, qui peut être troublée, et bien sûr les troubles musculo-squelettiques, c'est-à-dire les blessures. Lesquelles peuvent être une cause ou une conséquence, ce qui fera l'objet d'une prochaine étude.

EN SAVOIR + >> Le détail de l'étude de la Fifpro

Selon vous, les clubs ont-ils perçu ce problème chez certains de leurs joueurs ?
Non, pas trop. Parce que les joueurs n'osent pas en parler. Cela aurait des répercussions sportives directes. Ils craignent d'être catégorisés comme des joueurs faibles mentalement et se disent qu'ils auront moins de chances de prolonger leur contrat ou de trouver un nouveau club. C'est pourquoi cela reste tabou. Mais dans les prochaines années, cela devrait changer. On trouve ces problèmes dans tous les sports, le rugby, le cricket, le hockey. Et les chiffres sont à peu près les mêmes.

Quelles mesures faudrait-il adopter selon vous pour aider ces joueurs ?
Les clubs devraient étoffer la formation des membres de leurs staffs médicaux. Les docteurs sont très bien formés, mais quelques infos supplémentaires sur les problèmes psychologiques ne feraient pas de mal. Cela aiderait les clubs à agir. Le problème, c'est qu'ils sont limités par leurs politiques à court terme, car ils gardent rarement un joueur plus de deux ou trois ans et n'ont donc pas à se préoccuper de ce que sera sa santé dans dix ans. Les instances dirigeantes et les syndicats ont forcément un grand rôle à jouer. Eux peuvent voir un peu plus loin que la durée d'un contrat. Cela peut passer par un suivi psychologique ou la prescription de médicaments dans les cas extrêmes. Mais surtout par un travail préventif, comme la transmission d'informations au sujet de ces problèmes. C'est la base, pour qu'ils sachent qu'ils ne sont pas seuls, que des solutions existent et qu'ils peuvent éventuellement se tourner vers leur syndicat national. Surtout, comme dans les autres corps de métier, il faut développer les interventions sur internet pour prévenir ces troubles psychologiques. On a vu que c'était efficace. Et cela a aussi l'avantage de garantir leur anonymat.

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