Guy Stephan, adjoint de Deschamps : "Si vous n'aimez pas travailler dans l'ombre, vous faites autre chose"

Guy Stephan, adjoint de Deschamps : "Si vous n'aimez pas travailler dans l'ombre, vous faites autre chose"
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INTERVIEW – Guy Stephan, le fidèle adjoint de Didier Deschamps, est un personnage méconnu qui gagne à être connu. Parce que, loin des projecteurs, il abat un travail fondamental, qui plus est à l’heure où l’équipe de France se lance à la conquête de "son" Euro 2016. Un travail qu’il détaille à metronews, tout en évoquant sa relation forcément particulière avec le sélectionneur.

Didier Deschamps a deux ombres : la sienne, et Guy Stephan. Interrogé au sujet de son adjoint mercredi, dans l’auditorium bondé du centre technique national de football de Clairefontaine, le sélectionneur a affiché un large et franc sourire, avant de lâcher : "Il est plus que mon adjoint. Il s’adapte à moi, il sait quand il doit me laisser souffler. On échange énormément. Et il sait me dire 'non'. C’est quelqu’un qui a l’expérience du haut niveau. Je lui fais une confiance aveugle… Ca prendrait du temps de dire tout ce qu’il fait, il fait beaucoup de choses (rires)." Ce temps, on l’a pris jeudi avec l’intéressé, en face à face, dans un salon de Clairefontaine.

Racontez-nous votre toute première rencontre avec Didier Deschamps.
C’était pendant l’Euro 2000. Lui était capitaine de l’équipe de France et moi je faisais partie du staff de Roger Lemerre, avec René Girard, Bruno Martini et Henri Emile. On a fait connaissance là, aux Pays-Bas et en Belgique. On ne pouvait pas imaginer que je deviendrais son adjoint. En revanche, ce dont j’étais sûr, c’est qu’il allait devenir entraîneur. Il avait déjà tout compris au jeu. Nous n’avions pas de rapports privilégiés à l’époque. Ensuite, on s’est perdus de vue et on s’est retrouvés en 2007, à Canal+, où nous étions tous les deux consultants. Au cours d’une réunion, on a discuté et là, il m’a demandé si ça m’intéresserait de travailler avec lui quand il retrouverait un club. J’ai dit ‘OK’ et, début 2009, il m’a prévenu qu’il y aurait peut-être une opportunité à Marseille en fin de saison... C’était il y a sept ans et on ne s’est plus quittés depuis.

On imagine qu’au départ, la complicité, à la fois humaine et professionnelle, ne va pas forcément de soi. Comment est-ce qu’elle se crée ?
Au fil du temps. Et surtout au fil des épreuves, qui nous ont soudés. La première saison à l’OM avait été fantastique, la deuxième aussi, mais la troisième a été beaucoup plus compliquée. On s’est rapprochés à ce moment-là. C’est souvent quand ça se gâte qu’on voit la force d’un staff.

Aujourd’hui, vous êtes des amis. Est-ce difficile de maintenir une frontière avec le travail ?
Mon but, c’est de lui donner un maximum de renseignements. Je ne lui dis pas tout ce que je sais sur les joueurs, mais à partir du moment où ça apporte un plus au collectif, je lui donne. Après, je vais observer des matchs, les entraînements pendant les rassemblements… Je ne vais pas dire que je lui mâche le travail mais je lui donne le plus d’éléments possibles pour l’aider dans ses choix.

Vous avez été l’adjoint de plusieurs entraîneurs (Jean Tigana, Raymond Domenech...). Qu’est-ce qui distingue la relation que vous avez avec Didier Deschamps de celle que vous avez eue avec d’autres ?
La durée (rires). Non, il n’y a pas que ça ! Peut-être que lui a su déléguer au moment où il fallait. J’ai vu que je pouvais compter sur lui à un certain moment, aussi. Que lui pouvait compter sur moi. Les circonstances ont fait qu’il y a eu Marseille et l’équipe de France. Disons que notre collaboration a convenu aux deux.

Diriez-vous que vos caractères sont similaires ou plutôt opposés ?
Pas similaires, non (grand sourire). D’abord il est basque et moi je suis breton (rires). Et puis je suis plus âgé que lui. Il me doit le respect (rires). Il y a quand même douze ans d’écart. Je pense que nous sommes complémentaires. Enfin, ce sont les faits qui donnent raison ou pas.

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On voit aujourd’hui beaucoup d’entraîneurs garder le même adjoint durant de longues années, dans des équipes différentes. Comment l’expliquer ?
Le plus difficile, pour un entraîneur, c’est de s’entourer. Et je ne parle pas que de l’adjoint. Il y a tout un staff technique, un staff médical, l’intendance, la sécurité... Nous sommes vingt personnes autour de Didier. Je ne suis qu’un vingtième. Et le plus dur, pour l’entraîneur, c’est de faire fonctionner cet ensemble. Il y a un groupe de joueurs et un staff. Ces deux entités doivent aller vers le même objectif. Ce n’est pas évident. Dans un staff aussi, il y a des ego. Et quand on vit plus d’un mois ensemble tous les jours, il faut que ça fonctionne. Evidemment, l’adjoint est plus proche, sur le terrain, à table, dans les réunions... Du coup, il doit aussi être capable, à certains moments, de dire qu’il ne faudrait pas faire comme ci, plutôt comme ça.

Dans quelle mesure prenez-vous part à l’élaboration d’une liste ou à la composition d’une équipe ?
On en parle toujours avant. Pas que tous les deux. Bon, probablement qu’on en parle davantage lui et moi tout au long de la saison. Donc il connaît mon point de vue sur tel ou tel joueur. Sa responsabilité, c’est de décider. Même si au départ, je n’allais pas forcément dans son sens, il ne faut pas qu’il y ait un millimètre d’écart entre ce qu’il pense et ce que je pense. En revanche, c’est mon devoir de développer mes arguments, par rapport aux éléments que j’ai.

Le choix des exercices aux entraînements, qui peuvent être liés à des aspects tactiques, est-ce que c’est de votre ressort ?
On en discute. Et oui, certains jours, je lui dis "tiens, ce serait bien qu’on mette l’accent sur les combinaisons offensives, sur le positionnement défensif ou un retour à des choses plus basiques".

Vous arrive-t-il d’être directement décisionnaire ?
Non, jamais. Je donne à chaque fois mon point de vue, ce qui peut le pousser à revoir sa position. Mais c’est toujours lui qui décide en dernier.

Vous est-il déjà arrivé d’être en désaccord profond ?
Profond, non. En désaccord, oui.

Avez-vous déjà essayé de le convaincre ?
C’est arrivé, oui. Mais je ne vous dirais pas si j’y suis parvenu (rires).

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Dans la bande dessinée Deschamps 1er, roi des Bleus de Faro, le dessinateur de L’Equipe, assisté de quelques journalistes, on vous voit dicter à Didier Deschamps ce qu’il doit dire à ses joueurs pendant une causerie ou même aux journalistes avant une conférence de presse. Est-ce que c'est réaliste ?
(éclat de rires, puis long silence) Il m’arrive de lui souffler quelques idées. Parce que c’est mon métier. Et parce que je suis plus âgé que lui ! Après, il dit ce qu’il a envie de dire... Mais je l’aide.

Beaucoup d’ adjoints aspirent à devenir n°1. Vous, vous êtes au contraire passé du statut d’entraîneur principal à Annecy à celui de n°2 à Lyon. Pourquoi ?
J’étais entraîneur à Annecy, en deuxième division, depuis trois ans. J’étais heureux. C’était un début de carrière. J’avais 35 ans et j’étais plein d’enthousiasme. Et puis le président Aulas et Raymond Domenech sont venus me voir. Aller en première division à Lyon, même en tant qu’adjoint, c’était une progression. Il ne faut pas brûler les étapes, comme je dis souvent à mon fils. Mais il faut aussi savoir saisir certaines opportunités. En août 1998, Aimé Jacquet m’avait demandé de venir former les cadres à la DTN. En acceptant, je n’avais pas du tout en tête d’intégrer le staff des Bleus en 2000, après avoir entraîné les U18 et l’équipe A’ en 1999. Ce sont aussi les rencontres qui font un parcours.

Le fait que tant d’adjoints veuillent devenir n°1, ça veut quand même bien dire que ce rôle est un peu ingrat, non ?
Non, il faut surtout bien le vivre, ne pas avoir de ressentiment, du genre "moi j’aurais fait ça, je n’aurais pas fait l’équipe ou l’entraînement comme ça". Il faut être bien dans sa peau, et avoir aussi conscience de l’énorme difficulté d’être n°1. Être entraîneur aujourd’hui, compte tenu de la multiplication des médias, de l’impact sur les gens… Les entraîneurs ne sont pas reconnus à leur juste valeur, à mon avis. Il faut une force animale pour exercer ce métier, même en CFA.

Et pour être adjoint ?
Il y a quand même moins de responsabilités. L’exposition est beaucoup moins forte. Vous n’êtes pas sous les feux des projecteurs. Même si ça peut être gratifiant pour un n°1, je suppose, quand ça marche, d’être au cœur de l’actualité, c’est également difficile dans le cas contraire, ou quand vous devez gérer certains sujets...

Vous effectuez un travail énorme qui n’est pas reconnu par le grand public, est-ce que ça ne génère pas au moins un peu de frustration ?
Non, parce que si vous n’aimez pas travailler dans l’ombre, vous faites autre chose.

Aujourd’hui, quand on évoque l’éventuel successeur de Didier Deschamps au poste de sélectionneur, on cite beaucoup le nom de Zinedine Zidane. Pourtant, beaucoup d’adjoints ont été promus, comme Aimé Jacquet et Roger Lemerre. Est-ce quelque chose qui vous plairait ?
Non... Ce sera Zizou un jour. Quand, je ne sais pas. Moi, je suis très bien dans ma fonction.

Partiriez-vous avec Didier Deschamps, quoi qu'il arrive, à la fin de son aventure avec les Bleus ?
Je vais changer de dizaine (d’âge) à la fin de l’année, je ne veux pas me projeter, c’est trop loin (rires).

Considérez-vous que vous seriez légitime pour occuper la fonction de sélectionneur ?
Ce n’est pas à moi de le dire… De toute façon, a priori, on sera encore là, avec Didier, jusqu’en 2018... Je dis a priori parce que ça va tellement vite dans ce métier. On ne peut rien anticiper. C’est la vie, c’est comme ça. Sincèrement, si être n°1 m’avait intéressé, je l’aurais déjà fait. Pas en équipe de France évidemment, je veux dire que je n’aurais pas continué. J’en aurais eu la possibilité. Là, je suis à un poste où j’exerce au très haut niveau. J’ai juste un petit regret, c’est qu’en sélection, on ne travaille pas au quotidien. Quand je vois les joueurs partir après un rassemblement de dix jours, quand une heure après le coup de sifflet final du deuxième match, les joueurs ne sont plus là, quand je me dis que ne vais pas les revoir pour analyser la rencontre, je ressens un vide. Le club me manque. Mais en même temps, je fais un métier exceptionnel. Je l’aime bien quand même.

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