Indépendance de la Catalogne : que va devenir l’équipe d’Espagne ?

FOCUS - Dimanche 1er octobre, le "oui" l’a emporté lors du référendum d’autodétermination pour l’indépendance de la Catalogne. Si le processus de sécession aboutissait, la sélection catalane de football pourrait être reconnue… Ce qui ne serait pas sans conséquences pour la Roja.

Parmi les facettes qui constituent l’identité et la fierté catalane, il en est une qui concourt peut-être encore plus que les autres au rayonnement mondial de la région du nord-est de l’Espagne : le football. Berceau de nombreux joueurs internationaux à travers les époques, indissociable du Barça et du Camp Nou (99 000 places, le plus grand stade d’Europe), la Catalogne est incontestablement une terre de foot. 


Avec la victoire du "oui" au référendum d’autodétermination du 1er octobre, deviendra-t-elle une nation du jeu à part entière ? C'est un scénario qui ne relève plus complètement de la fiction. 

Une sélection pour l’heure non reconnue

Dans les faits, il existe déjà une sélection catalane, depuis le début du XXe siècle, mais elle n’est pas reconnue par la FIFA : elle ne peut pas disputer de compétitions officielles et se contente de matches amicaux contre des nations, d’autres fédérations régionales espagnoles, voire des clubs.

Mais en cas d’indépendance, plus rien ne pourrait empêcher la Catalogne de demander (et d’obtenir) son adhésion à l’instance dirigeante du football mondial. "C’est d’ailleurs bien souvent un passage obligé pour toute jeune nation, souligne Jean-Baptiste Guégan, journaliste et auteur de Géopolitique du sport. Exister sur la carte du football, c’est exister aux yeux du monde. Et être reconnu par la FIFA peut se révéler un levier pour obtenir la reconnaissance d’autres instances internationales, comme le CIO ou même l’ONU. Ç’a été le cas pour la Croatie et la Serbie. La Palestine espère y parvenir."

La jurisprudence Kosovo

Le football, ou le vecteur idéal pour s’affirmer à l’international. Reste à être compétitif. Sur ce point, les Catalans ne sont pas vraiment inquiets. En 2016, Xavi Hernandez, ancienne gloire du FC Barcelone et ex-international espagnol, estimait que la sélection catalane (dont il a défendu les couleurs à plusieurs reprises) "pourrait figurer parmi les dix ou quinze meilleures du monde". Il faut dire qu’elle serait en mesure de "vampiriser" une partie de l’équipe d’Espagne. Et ce, même si les Catalans concernés ont déjà porté le maillot rouge des triple champions d’Europe. 


Car en pareilles circonstances, la FIFA laisse généralement le choix aux joueurs de rejoindre une équipe nationale nouvellement reconnue. L’exemple le plus récent est celui du Kosovo, ancienne région serbe déclarée indépendante en 2008, mais reconnue par la FIFA seulement en 2016. Plusieurs joueurs internationaux d’origine kosovare ont alors été autorisés à troquer leur maillot albanais, suisse ou encore allemand pour celui de la nouvelle sélection des Balkans. La Catalogne pourrait bénéficier de la même jurisprudence. 

Piqué, Alba et Busquets pourraient changer de maillot

Les dirigeants du foot espagnol en sont conscients, et jusqu’au siège de la fédération à Madrid, le sujet est sensible. Pour ne pas dire tabou. "Pour le moment, nous ne ferons pas de déclaration sur ce thème" s’est contenté de répondre Antonio Bustillo, directeur de la communication, à notre demande d’interview. "La fédération a tout intérêt à calmer le jeu, à temporiser, pour ne pas diviser le vestiaire de l’équipe nationale sur cette question, analyse Jean-Baptiste Guégan. En aucun cas elle ne peut prendre le risque de plomber son navire amiral, surtout à moins d’un an de la Coupe du monde."


D’autant que le navire en question a déjà tangué à plusieurs reprises sur la mer agitée de l’indépendantisme. Un joueur symbolise ces tensions : Gerard Piqué. Le défenseur blaugrana, régulièrement sifflé lorsqu’il apparait sous le maillot de l’Espagne, est un Catalan affirmé et n’a jamais caché ses positions pro-référendum. Le 1er octobre, il a participé au scrutin le matin, avant de disputer l’après-midi avec le Barça le match à huis clos face à Las Palmas. Match à l’issue duquel il a déclaré, visiblement très ému et marqué par les récents évènements, notamment les violences policières : "Si la fédération espagnole pense que je suis un problème, je suis prêt à me retirer de la sélection avant le mondial 2018."


"Il y a encore beaucoup d’inconnues, mais il est clair qu’en cas d’indépendance, lui et d’autres internationaux espagnols comme Jordi Alba, Sergio Busquets ou Gerard Deulofeu iraient jouer pour la Catalogne", prévient un journaliste sportif basé à Barcelone. Et d’autres pourraient suivre : Marc Bartra, Cristian Tello, Sergi Roberto ou encore Cesc Fàbregas, pour ne citer que les plus connus.

La Roja moins dépendante de la Catalogne ?

Pas forcément une bonne nouvelle pour la Roja, quand on se souvient qu’elle a bâti ses succès et sa domination de 2008 à 2012 sur une ossature à forte coloration catalane. Parmi les vingt-trois Espagnols champions du monde en 2010, sept sont originaires de la région indépendantiste (Gérard Piqué, Carles Puyol, Joan Capdevila, Sergio Busquets, Xavi, Cesc Fàbregas, Victor Valdés), et mis à part le dernier nommé, gardien remplaçant, tous ont pris part à la finale victorieuse de Johannesbourg.


Face à ce constat, l’Espagne pourra se rassurer en se disant qu’elle est moins dépendante du vivier catalan qu’il y a quelques années. Le 2 septembre dernier, lors du match face à l’Italie comptant pour les éliminatoires du mondial 2018 (victoire 3-0 de la Roja), seuls trois joueurs alignés au coup d’envoi pouvaient prétendre à la nationalité catalane (Piqué, Busquets, Alba. Soit, tout de même, plus d’un quart de l’équipe de départ). Trois joueurs par ailleurs formés à la Masia, la célèbre école de foot du Barça. "C’est une autre conséquence à prendre en compte : la fédération espagnole se couperait de fait d’une partie des jeunes footballeurs issus de ce centre de formation", prévient Jean-Baptiste Guégan. S’émanciper sportivement de l’Espagne, et l’affaiblir en même temps : voilà qui serait sans doute une fierté de plus pour bon nombre de supporters catalans.

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