Jean-Marc Furlan : "On ne coupe jamais avec le football"

Jean-Marc Furlan : "On ne coupe jamais avec le football"

INTERVIEW - On prend trop rarement des nouvelles des entraîneurs démis de leurs fonctions. Alors on a passé un coup de téléphone à Jean-Marc Furlan, limogé le 3 décembre de son poste d'entraîneur de Troyes, dernier de Ligue 1, qui n'a pas obtenu la moindre victoire cette saison.

Comment allez-vous ?
Très bien (rires). Parce que c'est moi qui ai pris la décision de partir. C'est rare pour un entraîneur. Le président m'avait dit fermement qu'il voulait me conserver encore 18 mois mais j'ai dit non et on a entamé des négociations pour qu'elles soient à l'avantage du club. Il fallait que je transmette le témoin à quelqu'un d'autre qui, peut-être, redressera le club.

Mais cela a quand même dû vous attrister, non ?
Bien sûr, c'était très douloureux. Comme dans une entreprise, quand on est responsable d'un projet, c'est beaucoup plus difficile de lâcher prise que de s'accrocher. Tu abandonnes un groupe, des joueurs auxquels tu es très attaché. Sur mes 32 joueurs, 25 m'ont écrit des messages de remerciement ou de compassion. J'ai été très ému. Dans notre métier, la reconnaissance des joueurs, c'est capital. C'est ce qui permet d'évaluer la valeur d'un entraîneur. Parce que, parmi ces 25, beaucoup ne jouaient pas. Ça prouve que j'étais dans le vrai. Donc, vraiment, c'est dur. C'est un déchirement. Quitter un endroit où on a travaillé une fois pendant trois ans puis une seconde fois cinq ans et demi...  Avant de prendre ma décision, j'ai hésité pendant un mois. Mais aujourd'hui, quelque part, je suis soulagé. Pour mon image, c'est mieux de rester sur la montée de l'an dernier.

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Combien de temps vous a-t-il fallu pour passer de la douleur au soulagement ?
Deux ou trois jours, pas plus. Ce n'est pas comme si j'avais été licencié. Quand j'avais été viré de Strasbourg (en 2009), j'avais mis beaucoup plus de temps à m'en remettre. Là-bas, 98% des gens me détestaient (rires). Alors qu'ici, les gens m'adorent et me le disent quand je vais faire les courses. Les jeunes, les vieux, tout le monde est très attaché à moi. Je vis toujours à côté de Troyes et je peux sortir la tête haute. Ça fait du bien.

Vu que vous êtes déjà revenu une fois, vous parlent-ils déjà d'un éventuel retour ?
Non, c'est un peu tôt. Ils sont encore sous le choc. Ils me témoignent simplement de l'affection. Ils sont surtout inquiets pour l'avenir très incertain du club.

Personnellement, seriez-vous ouvert à un retour, par exemple en Ligue 2 l'an prochain ?
Ce ne serait pas possible dans l'état actuel des choses. Il faudrait qu'il y ait un changement de direction, car celle qui est en place ne peut pas envisager ça. Et je la comprends. Elle veut passer à autre chose. D'ailleurs, moi, je m'imagine reprendre avec un autre projet.

Avez-vous des envies particulières ?
Tout me tente, même une expérience à l'étranger. Mais j'adore tellement le football français... Maintenant, quand vous voyez que Fred Antonetti a mis trois ans pour retrouver un club , que Fred Hantz est encore sans emploi... Il y a peu de places. Je pense qu'en Ligue 2, compte tenu des résultats que j'ai eus, je garde une certaine cote. On verra.

Et un poste de sélectionneur ?
Non, non. Christian Gourcuff (sélectionneur de l'Algérie, ndlr) m'a dit qu'il est en semi-retraite par rapport à ce qu'il faisait à Lorient (rires). C'était une boutade mais il voulait dire par là que ce qu'il fait aujourd'hui est beaucoup plus léger. Il supervise des matchs et il a six rendez-vous avec ses joueurs dans l'année. Moi, je suis encore trop attaché au travail et à l'investissement quotidiens que demandent un club, presque 24 heures sur 24.

Cela vous démange déjà ?
Ah non ! Pas encore. Quand j'avais été licencié de Strasbourg, Antoine Kombouaré, qui avait vécu ça, m'a appelé et m'a dit : "Tu vas voir Jean-Marc, au bout de trois mois pile, tu ne tiendras plus en place !" Ça n'a pas loupé. Mais avant ça, tu le vis bien. Parce que nous, les entraîneurs professionnels, on n'a jamais de congés. Même pendant le mois de vacances qu'on a l'été, on ne s'arrête jamais. Tu coupes dix jours maximum et encore, si tu éteins le téléphone. Sinon tu es mort.

Donc vous avez complètement coupé avec le foot aujourd'hui ?
C'est une passion. Alors oui, j'ai pris du recul, je me repose, je ne me lève plus à 6h30 du matin, mais je regarde énormément de matchs. On ne coupe pas avec le foot, de la même manière qu'un musicien ne s'arrête jamais de jouer de la guitare ou du piano. Je suis abonné à toutes les chaînes de sport. Comme je connais tout par cœur en France, au point de frôler l'overdose, je regarde surtout le foot étranger : l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne... Ensuite, dans quelques semaines, début 2016, quand je serai rentré des mes vacances chez mon oncle en Nouvelle-Calédonie, je remettrai à jour toute ma méthodologie d'entraînement, en l'écrivant noir sur blanc.

Comment occupez-vous vos journées le reste du temps ?
J'adore la lecture. Je peux passer des journées entières avec des journaux, des magazines et des bouquins. J'ai lu L'Équipe tous les matins pendant 30 ans, mais en ce moment, je le lis en diagonale. En revanche, j'aime bien les trucs de jeunes un peu décalés comme So Foot. Sinon, je viens de finir les biographies de Ferguson et Ancelotti . J'ai aussi dévoré les livres de Thibaud Leplat sur Guardiola et Mourinho. En fait, je lis toujours trois bouquins à la fois. Ces jours-ci, je suis sur une bio de Nelson Mandela (j'en ai lu deux autres avant) et une série de thrillers norvégiens de Jo Nesbo, sur un policier alcoolique qui s'appelle Harry Hole. Ça me permet de découvrir la vie en Norvège (rires).

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Quel regard portez-vous sur la nomination de Claude Robin à votre poste ?
Il y avait des problèmes. Et je crois que Claude s'est proposé... Je ne veux pas donner publiquement mon avis. Ça ne m'intéresse plus. Je veux tourner la page.

Votre successeur dirigeait le centre de formation, est-ce une bonne chose de se tourner vers les jeunes dans le contexte actuel ?
On en a déjà lancé beaucoup. Claude en a aligné d'autres et c'est normal. Tous les entraîneurs qui arrivent effectuent quelques changements. Mais il faut faire attention parce qu'on peut vite les cramer. L'exposition est terrible : c'est comme se mettre en plein soleil au milieu d'un désert. Il ne faut pas forcer les choses et regarder d'abord s'ils sont compétitifs. Voilà ce que je pense.

Regardez-vous quand même les matchs de l'ESTAC ?
Non, je ne peux pas. Ni au stade, ni à la télé. Alors que ce sont tous des amis intimes... Ce serait impossible de ne pas me sentir impliqué. Là, mon adjoint Padovani, le seul qui est resté au club, m'a invité à dîner chez lui. Je vais y aller. Mais je n'ai aucune envie qu'il me parle de ce qui se passe dans le vestiaire. Ce serait trop douloureux. C'est un projet que j'ai moi-même créé. Je connais tout le monde par cœur, les 80 employés, leurs familles, etc. D'ailleurs, certains joueurs m'ont invité à manger récemment. Mais j'ai dit : "On verra plus tard." Et ils ont compris, sans que j'insiste. Je ne veux surtout pas être intrusif et mettre le désordre.

Certains observateurs ont dit que ce sont vos principes de jeu offensifs qui ont conduit Troyes à de tels résultats, partagez-vous ce point de vue avec le recul ?
Pas du tout. Comme dit Diego Simeone, "il y a plein de façons de jouer au football, mais aucune n'est la meilleure". Après, c'est une affaire de parti pris. Ce jeu offensif a permis à l'ESTAC, un club d'une ville modeste, de monter deux fois en Ligue 1 ; d'atteindre deux fois les demi-finales de la Coupe de France ; de vendre des joueurs pour plus de 20 millions d'euros cumulés. Ce football-là m'a permis de quitter la CFA2 pour l'élite. Jamais je n'aurais cru ça possible. Sans l'insistance d'Aimé Jacquet à l'époque, je n'aurais jamais passé mes diplômes. Aujourd'hui, je vois qu'on critique Guardiola parce que son jeu est trop offensif, alors que c'est de loin le meilleur entraîneur du monde. Donc il y aura toujours des critiques. Moi je dis que dans quatre ans, quand il n'y aura plus que deux descentes en fin de saison, on ne cherchera plus que des entraîneurs offensifs en L1. Les grandes villes n'auront plus peur de la relégation. Et là, les présidents vont demander du spectacle.

Donc le foot offensif, c'est l'avenir ?
Évidemment. C'est ce que réclament déjà les jeunes. Tout le monde aime regarder Arsenal, Barcelone ou le Bayern. Avec internet et les réseaux sociaux, ça s'accentue. Tu ne vas pas regarder s'il n'y a que de la défense et du combat. Tu vas te faire chier quoi ! C'est un faux débat qui ne rend pas service au football français. J'en parle souvent avec des joueurs comme Bafé Gomis, qui sont partis à l'étranger. Mais personne ne s'exprime comme ça en Espagne ou en Allemagne ! Regardez le style de jeu des dernières équipes qui on gagné la Coupe du monde. En rugby, on a le même problème. Dès qu'on se fait trois passes en France et qu'il y a deux défaites, vous avez un dirigeant pour demander qu'on arrête de jouer. C'est de l'inculture. Sur la durée, beaucoup plus de clubs sont morts à force de trop défendre, je vous le garantis. En L1, on est devenu frileux parce que nos meilleurs joueurs s'en vont tous les étés. Ça se comprend. De toute façon, on veut tous gagner les matchs. Mais moi je veux le faire avec mon football. Je veux finir mon paquet de clopes avec le sentiment du devoir accompli. Mon parti pris à moi, c'est le même que celui de Cruyff, qui disait : "Tu prends le ballon à la 1ère minute, tu ne le rends à l'adversaire qu'à la 95e, et tu es sûr de ne pas prendre de but." 

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