"La communication d'Antoine Griezmann est plus artisanale que celle de Cristiano Ronaldo ou Kylian Mbappé"

Football
INTERVIEW - Le journaliste Arnaud Ramsay a longuement travaillé avec Antoine Griezmann pour l’aider à rédiger son autobiographie, "Derrière le sourire" (paru en 2017, chez Robert Laffont). Pour LCI, il décrypte le déficit d’image dont souffre, en France, l’attaquant star des Bleus et de l’Atlético de Madrid.

"S’il est sous-coté ? Oui, certainement. Ça a toujours été le cas des joueurs français qui sont à l'étranger. Sous-coté, si c'est pas rapport aux récompenses qu'il n'a pas eu le bonheur de recevoir... (le Ballon d'Or, donc). Il l'aurait mérité, certainement. Il fait partie des tout meilleurs attaquants mondiaux et c'est quelqu'un de très apprécié par les supporters. Mais l'exposition médiatique en France pourrait le mettre davantage en valeur, oui."


Ainsi a parlé Didier Deschamps, lundi à Clairefontaine, quand on l’a interrogé sur le manque de reconnaissance dont souffrirait Antoine Griezmann dans son pays. Un pays qui l’a rejeté, étant jeune, le contraignant à s’exiler en Espagne à 13 ans, et ne le découvrant que sur le tard, une fois devenu un joueur accompli, voire une star alors en devenir. C’est une explication de ce désamour. Mais ce n’est pas la seule. Pour faire le tour de la question, entretien avec Arnaud Ramsay, biographe du leader technique de cette équipe de France, qui débute ce vendredi en Moldavie les éliminatoires de l’Euro 2020.

Antoine Giezmann souffre-t-il selon vous d’être "sous-coté en France", pour citer Didier Deschamps ?

Déjà, je l'ai accompagné dans la rédaction de son autobiographie mais je ne suis pas son confident, donc ce n’est que mon interprétation personnelle. Après, il y a deux lectures, une sportive et une médiatique. Celle que suggère Deschamps est essentiellement sportive. Mais on est dans une société aujourd’hui, surtout concernant le football, où la performance est liée à la médiatisation. Et c’est parfois injuste. Antoine ne s’en est jamais plaint, parce qu'il ne fonctionne pas comme ça, mais évidemment, je pense qu’il en souffre. Quand il dit qu’il est "assis à la même table" que Ronaldo et Messi, on lui renvoie la phrase comme un boomerang, on le taxe d’arrogance. Donc il y a un décalage entre sa perception et les commentaires qui l’accusent d’être en "campagne" avant le Ballon d’or... Aux yeux du public, la frontière entre ambition et prétention est ténue.


À quoi est dû ce déficit d'image ?

Sportivement, il est moins spectaculaire, il fait moins de gri-gris qu’un Ronaldo ou un Mbappé. Il est beaucoup plus clinique, entièrement tourné vers l'efficacité. Il me disait que parfois, sur un match, il ne tirait pas une seule fois au but, parce qu’il savait qu’il ne pouvait pas marquer. C’est un monstre d’efficacité. C’est paradoxal parce que, ce qui l’a fait connaître en France, c’est un ciseau retourné contre la Real Sociedad qui élimine Lyon en Ligue des champions (le 20 août 2013, ndlr). Lyon qui n’avait pas voulu de lui plus jeune... Autrement, la plupart de ses buts sont moins spectaculaires que, par exemple, le sprint de Mbappé contre l’Argentine. D'ailleurs, beaucoup n’ont retenu de sa Coupe du monde que les penaltys. Comme si c’était facile de les tirer dans un Mondial...

Il considérait que la France devait être derrière luiArnaud

Est-ce aussi lié à son rapport aux médias ?

Je me souviens qu’il était heureux que L’Équipe le soutienne dans la "campagne" pour le Ballon d’or 2016. Parce qu’il avait été meurtri par la Une du journal pendant l’Euro, où on le voyait un genou à terre. Il considérait que la France devait être derrière lui. Ça lui avait mis un coup au moral. Après, il n’est pas non plus accro à ce qu’on dit de lui. Pour moi, ce déficit d’images vient aussi du fait qu’il joue à l’Atlético, un club moins glamour, moins reconnu que le Barça, le Real ou Manchester.

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Antoine Griezmann, la pièce maîtresse des Bleus

Antoine Griezmann est tout de même une véritable star mondiale du football, comment expliquer ce décalage entre la France et le reste du monde ?

Souvenez-vous tout ce qu’il a pris dans la figure en France quand il avait osé se comparer à Messi ou Ronaldo... Alors que quand Ronaldo met un triplé contre l’Atlético, dans les commentaires c’est : "Regardez tout le chemin qu’il lui reste à parcourir, au petit Français." Ce dénigrement vient peut-être de sa communication, qui est plus artisanale que celle d’un Ronaldo.


C’est-à-dire ?

Antoine a un rapport très fusionnel avec sa famille, parce qu’il en a été éloigné très jeune. Il a besoin de la présence de ses proches. Et du coup il a encore plus restructuré le staff qui gérait sa com’. Avant, il passait par l’agence 4SUCCESS (qui s’occupe aussi de Blaise Matuidi) mais depuis 2017, il l’a écartée, quand la plupart des autres joueurs avaient plutôt tendance à augmenter leur staff... Aujourd'hui, c’est la seule Maud, sa sœur, qui gère tout. Mais Maud, ce n’est pas Jorge Mendes (l’omnipotent agent de Ronaldo, ndlr) hein ! Il n’y a pas tellement de stratégie derrière. Même son compte Twitter (plus de 6 millions d’abonnés) est géré par quelqu’un avec qui il a grandi à Mâcon. À ma connaissance, il n’est même pas payé pour ça. Dans le livre, il raconte que c’est un ami qu’il voyait quand il allait chez sa grand-mère. Il a repris contact avec lui ensuite, quand il a vu qu’il gérait la seule page Facebook qui lui était dédié, à ses débuts. Et il est toujours là.


D’où le décalage avec les autres stars du sport-roi ?

Oui. Même un Mbappé, vous voyez que c’est beaucoup plus calibré niveau com'. Une demi-heure après le coup de sifflet final, il a déjà tweeté sa photo. Bon, chez Griezmann, c’est un peu plus amateur. Voilà, il a un statut de superstar, mais un fonctionnement à l’ancienne. Je trouve ça touchant. Il a repoussé les avances de Jorge Mendes par exemple, et de plusieurs dizaines d’agences, pour rester fidèle aux siens. Donc il n’a pas les posts automatiques, tous les sponsors, etc.

C’est ce qui explique qu’il soit "sous-coté" ?

Par les réseaux sociaux, il est très proche de son public. Il est spontané, maladroit parfois, comme avec l’histoire du "blackface"... Mais quand le livre était sorti, on avait fait un hashtag et j’avais été frappé par le nombre de très, très jeunes filles disant que c’est le premier livre qu’elles ont lu, qu’elles étaient amoureuses d’Antoine... Donc il a un public comme ça, un peu pré-pubère. Je crois qu’il apprécie. C’est vraiment lui qui veut fonctionner comme ça. Il a besoin d’être en confiance.

Il reste fondamentalement lui-mêmeArnaud Ramsay

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