Avant OL-Barça, Jean-Michel Aulas évoque son prochain départ : quelle trace laissera l’emblématique président lyonnais ?

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FOOTBALL – Jean-Michel Aulas indiquait lundi, à la veille du 8e de finale aller de Ligue des champions entre "son" OL et le FC Barcelone ce mardi soir, qu’il se donne cinq ans pour passer la main... L’occasion de se pencher sur la portée de l’œuvre du président lyonnais, depuis 1987.

C’est l’histoire d’un mec, en l’occurrence le chef d’une entreprise spécialisée dans l'édition de logiciels de gestion (la Cegid), qui a décidé de présider aux destinées d’un géant endormi, l’Olympique lyonnais, en 1987, quand celui-ci végétait en Ligue 2. Et qui, trente-deux ans plus tard, après l’avoir notamment conduit jusqu’à une demi-finale de Ligue des champions (en 2010) et sept titres de champion de France de rang (de 2002 à 2008), envisage de passer la main. 

Jean-Michel Aulas l’a dit, pour la première fois, dans les colonnes du Figaro lundi, à la veille d’un prestigieux 8e de finale aller de Ligue des champions face au FC Barcelone ce mardi soir : "Ça fait sourire mais dans cinq ans, j’espère qu’on aura gagné une coupe d’Europe. Je ne veux pas lâcher avant d’avoir remporté la Ligue des champions. (…) Après, il faut savoir s’arrêter. Je vais avoir 70 ans le 22 mars. Soixante-quinze ans, c’est un bel âge pour une sortie."

La perspective, en soi, de ce départ marque déjà quelque chose comme la fin d’une époque. Du développement du centre de formation à celui du football féminin, en passant par un ancrage local très fort chez les entraîneurs et les dirigeants, ou la construction d’un stade dont le club est l’unique propriétaire (le seul cas en France), les spécificités de son travail de dirigeant ne manquent pas. Alors, pour mieux mesurer la trace qu’il laissera, LCI a sollicité quatre témoins privilégiés. Verbatims.

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Olivier Blanc, directeur général adjoint en charge de la communication de l’OL

"Ce qu’il a fait est considérable. Il a tout construit à l’OL. Le plus épatant, c’est sa stratégie globale, la volonté de bâtir un club au fil des ans et de l’évolution du football, les moyens dont il a réussi à doter l’OL pour continuer à progresser. C’est un bâtisseur, et un entrepreneur, avec une capacité à s’adapter et à anticiper qui marque."

"Bien sûr, il y a des singularités propres à l’OL, comme la formation, qui est ancrée dans l’ADN du club. Mais ce qui le caractérise, c’est d’abord d’avoir su mener deux entreprises en parallèle, la Cegid, qu’il a lui-même créée, et l’OL. Je pense que ces deux activités ont été complémentaires, c’est ce qui lui a permis d’aborder le football autrement que comme un président lambda."

"C’est un véritable entrepreneur, qui a su ce qu’était une entreprise dite classique, et qui a su adapter ses méthodes à un club de football. Contrairement à beaucoup d’autres, c’est quelqu’un qui travaille sur la durée, qui sait conserver une stabilité. Il a montré que, dans le sport, il n’y a que dans le temps long qu’on peut construire. Il a aussi un grand sens de l’écoute, indispensable pour réussir."

Le président d’un club rival de Ligue 1 (qui a souhaité garder l'anonymat)

 "Jean-Michel Aulas, c’est quelqu’un qui a énormément de qualités. Je m’entends vraiment très bien avec lui, dans les instances nous partageons les mêmes stratégies et les mêmes visions. Mais nos clubs sont rivaux et lui, sur un match de foot, il est capable de tuer son frère. C’est sa nature, il est comme ça. C’est dommage d’en arriver à être outrancier, parce que nous avons des responsabilités. C’est l’image du football, aussi, qui est en jeu. Et quand nous parlons ainsi, trois jours avant un match, des enfants nous écoutent ou nous lisent, ça peut créer des perturbations avec les supporters… Ce n’est pas la peine."

"Après, ça n’enlève rien au plaisir de travailler avec lui. Il a l’intelligence, et l’expérience. Le plus fort, c’est qu’il aurait pu réussir à gagner des titres dans n’importe quel club, et ce sans avoir eu la véritable passion du football depuis tout petit. Il a beaucoup, beaucoup de compétences. Mais je sais que plusieurs autres présidents ne l’aiment pas, à cause de ses provocations... Dans certains conseils d’administration ou en réunion, il se fait parfois bien rentrer dedans. Le truc, c’est que tout le monde reconnaît ses compétences, surtout le modèle économique qu’il est arrivé à créer avec son stade."

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Raymond Domenech, ex-joueur (1970-1977) et coach (1988-1993) de l'OL, consultant pour La Chaîne L'Équipe

"S’il parle de son départ, c’est qu’il a dû faire le tour de la question. Il a atteint son véritable objectif : de faire un grand club dans une grande ville, et de lui donner une dimension européenne avec une vraie ligne directrice. Il a montré qu’on peut faire quelque chose de bien avec une politique de formation plutôt régionaliste, sans déraciner les uns et les autres, en préservant l’identité du club, parce que les trois quarts des éducateurs sont des anciens joueurs de l’OL, c’est même le cas de l’entraîneur actuel de l’équipe première. Il y a une image et une culture du club, qu’il a su forger, en arrivant jusqu’au plus haut niveau."

"Les gens disent qu’il a un gros budget, mais il l’a lui-même créé. Il l’a monté étape par étape, en sachant s’entourer. Rien que ce qu’il a réussi à faire avec son stade, c’est tout bonnement exceptionnel. Il a mis en place un club qui peut durer et devenir un grand d’Europe. Vu la densité de population, les possibilités, il n’y a pas de raison qu’on ne soit pas l’égal du Bayern ou du Barça. Il a créé les conditions de sa réussite. Et déjà, il n’a pas été loin d’aller au bout en Ligue des champions."

"C’est très difficile aujourd’hui, pour un club français, de concurrencer les grands clubs européens, parce qu’ils ont fait des lois pour gagner toujours plus d’argent et faire de la Ligue des champions une chasse gardée. Jean-Michel Aulas a anticipé ces évolutions. Il est dans l’air du temps. Il siège dans les mêmes instances que ces grands clubs, parce qu’il sait que le pouvoir est là, et pas ailleurs."

"Il s’est inscrit dans ce registre de l’évolution du football. Quand il est arrivé à la tête de l’OL, on était heureux s’il y avait 8.000 spectateurs à Gerland et si on passait un tour en coupe d’Europe. Les salaires, c’étaient des misères… Maintenant, Lyon compte dans le paysage européen. Même le Barça n’affronte pas l’OL en se disant que ce sera facile."

"Je garderai toujours le souvenir d’un visionnaire. Son idée du stade, d’un monde économique, toute une culture autour d’un lieu précis, il l’avait dès la première année (1988) où on a travaillé ensemble, donc au début de son règne. Il avait une idée au loin, et sa gestion au quotidien était toujours juste. Au bout de cinq ans, il a décidé de ne pas prolonger mon contrat, et il a fait le bon choix, alors qu’on avait des attaches fortes. Il savait déjà prendre les décisions nécessaires à l’évolution du club, quels que soient ses affects. Il a toujours su apporter une pierre en plus à l’édifice."

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"Il n’a jamais empiété sur le travail d’un entraîneur. D’ailleurs, c’est le seul président qui n’a jamais pris un entraîneur étranger. Et en plus de 30 ans, il n’a limogé qu’un seul entraîneur, Guy Stephan, parce qu’ils avaient perdu 6-0 à Auxerre et que le vestiaire l’avait vraiment lâché. Donc, malgré toutes les compétences et les qualités de Guy, il avait encore fait le bon choix. Sinon, il a toujours défendu ses coachs en public jusqu'au bout. Ce n’était pas du tout une question d’affinités : il avait compris l’intérêt du club. Peu de présidents sont capables d’avoir un discours aussi convaincant dans pareils cas. Lui est sincèrement convaincu que c’est la bonne chose à faire."

"On est restés proches. La preuve : il m’a invité au stade pour le match de ce (mardi) soir (rires). Plus sérieusement, on a toujours gardé le contact et de bonnes relations. C’est quelqu’un que j’admire vraiment, pour sa passion. Et étant né à l’OL, c’est aussi une part de moi."

"Contrairement à moi quand je faisais de la provoc’, lui pèse toujours les conséquences de ce qu’il dit ou fait, qu’il parle de son entraîneur, de l’arbitrage ou des instances. Il arrive à tout mettre dans une seule phrase. C’est un vrai communicant. Il arrive à embarquer tout le monde à chaque fois en jetant de la poudre aux yeux."

"Les supporters l’adorent, le contraire serait dramatique. Ils devraient lui ériger une statue. Un jour, le lui ai dit en rigolant qu’on devrait nommer une tribune du stade Jean-Michel Aulas. Ça semble prétention, mais je trouve stupide de devoir attendre que quelqu’un soit mort pour reconnaître tout ce qu’il a fait."

"Aujourd’hui, les présidents sont des salariés, qui ne sont que de passage, et seront toujours liés à l’humeur d’un fonds de pension américain ou d’un mécène russe. Ils se font virer aussi vite qu’un entraîneur ! Jean-Michel Aulas est un dinosaure. Mais j’ai vu qu’avec l’ADN retrouvée, ils allaient bientôt recréer des mammouths en Sibérie. Donc on se dit que peut-être, lui aussi reviendra (rires). Le président avec une vision d’avenir, c’est le propriétaire. Et aujourd’hui, ce ne sont plus que des capitaux étrangers qui ne pensent qu’à rentabiliser à court terme. Donc c’est sans doute le dernier des vrais présidents."

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Armand Garrido, formateur (historique) à l’OL

“Je suis arrivé au club un an après lui (en 1988, ndlr). La trace qu’il va laisser, je peux dire que c’est l’œuvre d’une vie. Il est en train de réussir ce que bon nombre de personnes auraient pensé impossible. Et lui aujourd’hui, il a un stade, avec un pôle où il y a plein de choses extraordinaires tout autour. C’est le seul en France qui a eu cette audace et cette ambition. Après avoir refait de l’OL un grand club français, il est en train d’en faire un grand club européen. C’est mon sentiment."

"Le tout alors qu’au début, quand il est arrivé, on était à la Plaine des Jeux de Gerland, avec un centre de formation qui se trouvait dans une villa, et seulement trois terrains d’entraînement pour tout le club. Aujourd’hui, tout s’est amplifié. Et quand on a vu grandir le club, tout s’est fait progressivement, en trente ans, mais il fallait quand même arriver à suivre le rythme ! Il a donné à l’OL un essor continu, qui ne s’est jamais arrêté."

"Quand on le voit de loin, franchement, on n’a pas envie de le suivre, parce que son train de vie est tellement effréné : il est sur tous les matchs, ceux des filles, des garçons, des jeunes, la Ligue des champions, il est dans les instances fédérales et européennes... C’est un sportif de haut niveau dans son domaine ! C’est formidable, parce qu’en même temps, dans un club en pleine croissance, il a su maintenir la formation, ce qui me touche particulièrement. Il a su garder comme ça une ADN lyonnaise, jusqu’à aujourd’hui."

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"Depuis que je suis au club, j’ai toujours un souvenir de Jean-Michel Aulas présent et impliqué dans les projets de formation. Il ne l’a jamais mise de côté. C’est un pan important de son œuvre. Il a toujours maintenu une élite venue de notre centre. Ce qui est fort, c’est que c’est une véritable école lyonnaise, avec des formateurs qui sont tous des anciens joueurs du club. Et qu’il a réussi à la faire prospérer. Aujourd’hui, on arrive à bien vendre la formation lyonnaise. Beaucoup de joueurs mettent en valeur ce travail, parce qu’ils sont devenus pros chez nous, où des entraîneurs ont aussi eu l’audace de les lancer. Un garçon comme Umtiti, qui sera contre nous ce (mardi) soir, est un bel exemple. Il valorise à lui seul, par sa carrière, tout ce travail."

"Gagner la Ligue des champions d’ici cinq ans, c’est un beau projet. Je ne peux pas dire que j’y crois, mais j’ai envie d’y croire parce que, jusqu’à présent, tout ce qu’il a entrepris, il l’a réussi. Et il est en train de s’en donner les moyens. Comme pour tout ce qu’il a construit, il cherche encore à surprendre, à choquer aussi..."

"Il connaît tous les gens avec qui il travaille. Il est intelligent, cordial, prend le temps de discuter, et il sait tout ce qui se passe dans son club. Plusieurs fois, il m’a surpris en venant me parler de résultats ou de joueurs dont je ne me doutais pas qu’il puisse les connaître. Il nous surprend, nous aussi. Il est très difficile à saisir en fait. Il apparaît, il disparaît, il réapparaît... C’est impressionnant, parce qu’il est partout, sur les plans national et européen. Il faut le faire !"

"Malgré tout ce qu’on peut dire de lui, sur ses provocations, ses tweets, etc, c’est quelqu’un qui donne tout pour son club, c’est certain. Les provocations font, elles aussi, partie du personnage. Parce que quand il fait ça, c’est en bonne intelligence : il veut récupérer une certaine pression sur lui, pour soulager ses joueurs et son entraîneur. Il se met en avant, il choque les gens et hop, on ne parle plus que de lui. De toute façon, il ne fait jamais rien par hasard."

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