Luis Fernandez : "Ce que je reprochais aux journalistes, on me le reproche aujourd'hui"

Luis Fernandez : "Ce que je reprochais aux journalistes, on me le reproche aujourd'hui"

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INTERVIEW - Membre du fameux carré magique des Bleus vainqueurs de l'Euro 1984 en France (avec Platini, Giresse et Tigana), Luis Fernandez est aujourd'hui devenu, entre radio et télévision, un véritable phénomène médiatique. À l'occasion de la sortie, ce jeudi, de son autobiographie, "Luis" (ed. Hugo Sport), l'emblématique entraîneur évoque l'évolution du rapport entre footballeurs et médias. Et celle de sa propre image.

Aujourd'hui, avez-vous l'impression d'être davantage vu comme un homme de médias que comme un ancien joueur de foot ? 
Oui, beaucoup de gens m'écoutent à la radio ou me voient à la télé sans savoir que j'ai joué au haut niveau. J'anime une émission sur RMC depuis treize ans. C'est le seul club qui ne m'a pas limogé (rires). Les résultats sont bons. Maintenant, je crois que c'est aussi parce que je suis devenu entraîneur très tôt, à 34 ans, à l'AS Cannes, dès la fin de ma carrière de joueur (en 1993, ndlr). J'aurais préféré raconter que j'ai tenu douze ans à la tête du PSG, du Real ou du Barça, mais ça s'est passé autrement. Et je me suis installé dans les médias, par amour du débat enflammé. Mais je reste un coach en activité. Je suis sélectionneur de la Guinée. La tâche est compliquée mais ça me plaît.

N'est-ce pas frustrant que votre personnage médiatique ait pris le pas sur le joueur de légende ?
C'est vrai que j'ai côtoyé Michel Platini en équipe de France, avec qui j'ai gagné l'Euro 1984 et disputé une demi-finale de Coupe du monde, puis le jeune Zinedine Zidane à Cannes... Mais être seulement vu comme un animateur ou un consultant, ça ne me dérange pas. Je m'épanouis dans ces activités, je suis encore dans le monde du foot, je communique ma passion, je voyage. Plein de gens dans la rue me parlent en bien de mon émission, qui m'a permis de rester moi-même et de garder ma liberté. Mon histoire m'appartient et je suis fier de toute ma carrière. De toute façon, en France, on oublie assez facilement. Jacques Séguéla m'a dit un jour qu'avant, on avait ce goût pour l'histoire, mais que la mémoire ne dure plus que 48 heures aujourd'hui. On efface tout des tablettes.

Quels rapport entreteniez-vous avec les médias quand vous étiez joueur ?
De très bons rapports. Ça n'avait rien à voir avec l'isolement qui existe d'aujourd'hui. Je me souviens par exemple qu'en équipe de France, Thierry Roland et les autres voyageaient avec nous, à côté de nous. Je me rappellerai toujours de Jean-Philippe Réthacker (mort en 2003, ndlr), parce qu'il nous mettait des notes dans L'Équipe et qu'on en discutait avec lui. Il y avait aussi eu un édito très dur contre moi  après une demi-finale de Coupe de France à Toulouse, où j'avais eu un comportement discutable. Le lendemain, j'avais été manger avec son auteur et je lui avais dit qu'il avait raison.

Êtes-vous devenu amis intimes avec certains journalistes ?
Oui, avec beaucoup, même. Principalement des gens qui travaillaient à L'Équipe et à France Football. J'étais assez proche de Denis Chaumier, avec qui j'ai écrit le livre, mais aussi de Gérard Ejnés, Jean-Philippe Réthacker, Jean-Marie Lanoë, Rémi Lacombe... Ils venaient nous voir à l'hôtel, on discutait et on jouait aux cartes. Je ne me souviens pas d'un seul problème entre joueurs et journalistes à cette période. On savait garder les secrets.

Vous étiez donc tous assez proches ?
Oui, globalement. Après, le problème, c'est qu'il y avait des journalistes qui s'attachaient à des personnages. Du coup, ils perdaient en objectivité. Mais bon, on me le reproche à moi aujourd'hui. On me dit que je défends trop Laurent Blanc. Pourtant, je n'y peux rien, s'il est compétent. Ce qu'on se dit quand on mange ensemble, je le garde pour moi.

Pourquoi les joueurs de foot voient-ils maintenant les journalistes comme des ennemis plutôt que comme un lien avec le public ?
Je crois qu'en France, contrairement à en Espagne ou en Italie, on a justement trop laissé entrer les journalistes dans les vestiaires à un certain moment. C'est ce qui fait qu'on bloque les accès aujourd'hui. Il n'y a pas longtemps, j'ai croisé Mathieu Valbuena quand il était en vacances. J'ai un peu discuté avec lui mais je ne vais pas aller raconter derrière mon micro ce qu'on s'est dit ! Je ne vais pas le trahir, comme je ne trahirai pas Laurent Blanc. La grande différence, c'est qu'à mon époque, les joueurs n'avaient pas peur de la petite phrase. On ne leur demandait pas de dire du mal d'untel ou untel. Juste de raconter leur histoire. Et moi, c'est comme ça que je travaille aujourd'hui, quand j'en interviewe un à la radio.

Même pendant la polémique sur votre salaire, quand vous êtes passé du PSG au Matra Racing en 1986, les choses se sont bien passées ?
Oui, très bien. J'avais beaucoup plus mal vécu les reproches que la presse m'avait adressées quand j'étais entraîneur et que je ne faisais pas jouer Ronaldinho (en 2003, ndlr). Cette histoire de salaire, j'ai su vivre avec. Mes rapports avec les médias n'avaient pas changé. C'était une relation saine à ce moment-là, du donnant-donnant. On avait besoin les uns des autres. Du jour au lendemain, on a étalé le chiffre, un très gros salaire pour l'époque (600 000 francs, ndlr). Je leur répondais à chaque fois qu'ils ne s'étaient pas intéressé au sujet quand j'avais été sous-payé au PSG pendant quatre ans.

À lire, pour tout savoir des très riches pérégrinations de Luis Fernandez, de l'Andalousie à la Guinée, en passant par les Minguettes, Paris, Bilbao, Barcelone, le Qatar et Israël : "Luis" (ed. Hugo Sport).

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