Mercato : "Le transfert d'Anthony Martial à Manchester United est vraiment hors-norme"

Football
INTERVIEW - Comment Anthony Martial, aucune sélection en équipe de France et seulement 11 buts en L1 au compteur, peut-il soudainement devenir l'un des joueurs les plus chers de tous les temps par la grâce d'un invraisemblable transfert à Manchester United pour 80 millions d'euros (60 + 20 de bonus) ? Décryptage de cette folie avec Christophe Lepetit, économiste du sport et spécialiste des transferts au Centre de Droit et d’Économie du Sport (CDES).

Peut-on dire qu'Anthony Martial vaut 60, voire 80 millions d'euros ?
Disons que c'est cher payé pour un joueur de 19 ans, qui n'a pas de références solides en coupe d'Europe. Il n'a qu'une saison de Ligue des champions dans les jambes et n'était pas toujours titulaire. Il n'est même pas encore international A. C'est certes un jeune joueur à très fort potentiel mais c'est un gros pari. Les raisons qui ont poussé Manchester United à dépenser autant sont à chercher ailleurs. C'est vraiment un transfert hors-norme.

Justement, comment expliquer qu'un club puisse dépenser un tel montant pour un joueur ne comptant que 11 buts en Ligue 1 ?
C'est évidemment lié à la possibilité qu'ont les clubs anglais à investir très massivement sans mettre en péril leur équilibre économique, grâce aux droits TV qui vont fortement augmenter l'année prochaine (6,9 milliards d'euros de 2017 à 2019, ndlr). Là-bas, les activités sur le marché des transferts ne génèrent pas de balances déficitaires. Manchester United a beaucoup vendu cette saison, en plus d'avoir amassé pas mal de liquidités en ne transférant pas beaucoup de joueurs à l'époque de Ferguson. Il ne faut pas non plus négliger d'autres paramètres : la volonté de frapper fort et d'envoyer des signaux dans les derniers jours du mercato ; la nouvelle parité euro/livre sterling qui est très favorable aux clubs anglais aujourd'hui ; le pourcentage négocié par Lyon sur la revente et les commissions d'agents qui sont pris en compte dans ce montant...

Mais en gros, United dépense juste parce qu'il peut se le permettre ?
Oui, complètement. Après, ils ne prennent pas non plus un inconnu sorti de nulle part. On parle d'un joueur qui arrive en équipe de France et qui a déjà montré de belles choses. Maintenant, entre miser 30 millions sur un jeune à fort potentiel et dépenser 80 millions, il y a une marge très très importante. Cette force de frappe colossale des clubs anglais n'a simplement plus de concurrence. Même les équipes de milieu de tableau peuvent offrir des sommes impossibles à refuser. À côté de ça, les clubs français notamment ont plus que jamais besoin de vendre pour équilibrer leurs comptes. Finalement, on a un contexte global où les clubs anglais se concurrencent entre eux et font monter les enchères tandis qu'en face, les clubs vendeurs se frottent les mains.

Peut-on dire aujourd'hui que le marché est faussé par les clubs anglais ?
Non, mais on peut dire que certains joueurs sont surpayés par rapport à ce qu'ils auraient coûté il y a quelques années. Cette très forte augmentation des revenus en Angleterre a tendance à créer une bulle. Très peu de clubs peuvent suivre. Paris, le Real, le Barça, la Juve, éventuellement les deux clubs de Milan, le Bayern et c'est tout. En Angleterre, ce nombre de clubs est devenu plus élevé. Ça entretient une bulle mais le marché n'est pas "faussé" puisque ces clubs ne font qu'utiliser leurs moyens. Encore une fois, Manchester United ne sera pas déficitaire, même après l'achat de Martial.

Est-ce que les indemnités de transferts correspondent encore à la valeur sportive d'un joueur aujourd'hui ?
Ça fait déjà longtemps qu'elles ne correspondent plus à ça. En football, le mercato est très segmenté. Tous les salariés ne sont pas égaux. Vous avez le marché des stars, le marché "primaire supérieur", celui des joueurs confirmés, et le marché secondaire, celui des joueurs ordinaires. Avec Martial, on constate qu'aujourd'hui, un joueur du marché "primaire supérieur" peut être vendu à un tarif de star. Là où c'est dangereux, c'est que que ça peut créer les conditions d'une bulle spéculative où des clubs ne pouvant pas suivre financièrement s'engagent dans cette voie. Mais théoriquement, la régulation à échelle européenne, le fair-play financier, doit empêcher cette dérive qu'ont connu les clubs italiens au début des années 2000.

Quel regard portez-vous sur la politique sportive de Monaco, consistant à réaliser les plus grosses plus-values possibles sur les reventes de joueurs ? Peut-on bâtir une équipe de foot en procédant ainsi ?
Non. Plusieurs études démontrent que la performance sportive dépend beaucoup de la stabilité de l'effectif. Monaco a fait un très beau parcours en Ligue des champions l'année dernière, mais grâce aux joueurs arrivés plus tôt, les Moutinho, les Toulalan, quand l'actionnaire dépensait beaucoup. Cette année, les dirigeants ont changé énormément de monde, en prenant beaucoup de joueurs offensifs mais en laissant partir leurs meilleurs défenseurs. Il y a de quoi être sceptique. Certes, ils avaient anticipé un départ de Martial en prenant un El Shaarawy . Maintenant, ils savent ce qu'ils perdent mais ils ne savent pas ce qu'ils gagnent. Le foot, ça consiste quand même à créer à collectif et, là, il y a tout un collectif à recréer. Et puis, sans la Ligue des champions cette saison , ce sera plus compliqué de vendre leurs jeunes ensuite. Ça peut remettre en question toute leur stratégie.

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