Patrice Evra : "Les gens aiment notre style"

Football

INTERVIEW EXCLUSIVE – Patrice Evra nous a accordé un entretien lundi à Clairefontaine. Capitaine officieux, seul véritable ancien de cette équipe (35 ans, 73 sélections depuis 2004), il est aussi l’un des rares internationaux à s’exprimer tout à fait librement et spontanément. Avec lui, on a évoqué les chances des Bleus, les attentes qui pèsent sur son pote Paul Pogba et… la méditation. Entre autres.

On entend beaucoup que l’Ecosse était un adversaire très faible, que leurs joueurs étaient déjà en vacances… Vous, est-ce que vous sentez, après ce dernier match de préparation (remporté samedi 3-0), que l’équipe de France est fin prête pour débuter son Euro ?
On ne le saura qu’en jouant le match d’ouverture (vendredi, ndlr). Mais bon, vous savez, le plus important, c’est l'intensité que nous on met dans un match, peu importe l’adversaire. Que des gens les trouvent faibles, ce n’est pas notre problème. L’Ecosse, c’est déjà derrière nous. Notre problème, c'est de trouver, dans les derniers entraînements, le plus de certitudes possible avant ce match contre la Roumanie.

Malgré l’affaire de la sextape et la cascade de forfaits, on a l’impression que tout glisse sur ce groupe, que rien ne l’atteint...
(il coupe) Parce que c'est une réalité ! Quand on dit qu’on n’en parle pas entre nous, ce n’est pas de la com'. Ce qui nous importe, c’est notre objectif, nos supporters, qu’on leur donne du plaisir en mouillant ce maillot. Le reste, on le laisse à la presse, ça ne nous atteint pas du tout.

Même les forfaits ?
Les forfaits, ça, ça nous touche, parce que ce sont des individus qu’on connaît, qui étaient présents, avec nous. Donc on est dégoûtés. Mais pour eux, la seule chose qu’on peut faire, c’est gagner l’Euro.

"Les gens aiment notre style"

D'où vient cette confiance que vous dégagez ? Est-ce que c’est parce que vous êtes conscients du talent et du niveau des joueurs dans ce groupe ?
Non, pas du tout. On a conscience de notre force depuis le déclic contre l’Ukraine (en barrage retour qualificatif pour la Coupe du monde 2014, une victoire 3-0 après une défaite 2-0 à Kiev, ndlr). Depuis, on se dit que rien n’est impossible. On sait que cette équipe a une force de caractère, le mental pour réaliser quelque chose de grand. Mais c’est collectif. Si on regarde bien, tous les matchs qu'on gagne, c'est parce que l’équipe a été performante, pas parce qu’un seul joueur a été performant, comme dans le passé.

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On a l'impression que l’équipe de France s'est enfin dotée d'un vrai style de jeu, alors que ce n’était pas forcément le cas au Brésil il y a deux ans...
(il coupe) Mais bien sûr ! Si on voit autant de maillots dans les rues, autant de ferveur, c’est d'abord parce que les gens aiment notre style. Et notre style, c’est mettre le bleu de chauffe, ne rien lâcher…

Et jouer l’attaque, non ?
Oui, c’est un jeu offensif. De toute façon, Didier Deschamps, depuis que je l’ai connu à Monaco (de 2002 à 2005, ndlr), est un entraîneur qui veut que son équipe aille vers l’avant. Il veut être solide, mais c’est quelqu’un qui laisse beaucoup de liberté offensivement.

L’équipe marque beaucoup et, malgré les absences, il y a tellement de solutions en attaque que c’en est impressionnant. Est-ce que l’idée de Didier Deschamps, et celle du groupe, ce n’est pas aujourd’hui d’assumer ce déséquilibre offensif, de beaucoup attaquer en sachant parfaitement vous-mêmes que vous allez vous exposer derrière ?
On ne fait pas exprès ! Franchement, ça m’a beaucoup agacé de prendre deux buts contre le Cameroun... Non, nous, on ne se dit pas qu’on est plus forts offensivement que défensivement. On veut trouver un équilibre. Si on regarde les buts qu’on a pris, il n’y a presque que des coups de pied arrêtés. Donc on ne s’expose pas du tout. Pour gagner un Euro, dans tous les cas, ça part d’une bonne défense. Après, si tu prends trois buts et que les attaquants en mettent quatre, ce serait parfait. Mais ce n’est pas du tout ça, notre mentalité. Nous, on veut être solides et marquer des buts. Ceux qui marquent des buts, ce sont aussi les premiers défenseurs.

Vous disiez que, dans le contexte actuel, vous n’avez "pas le temps de trouver des automatismes en défense", et que vous allez devoir  "compenser par votre envie". Mais l’envie peut-elle suffire pour être solide à un niveau aussi élevé ?
Je ne sais pas. On aura la réponse. Mais je pars très confiant. Je ne peux pas me dire, parce qu’il manque untel ou untel, qu’on est affaiblis. Ca, c’est le passé. Je pense sincèrement qu’on peut compenser avec notre envie, même au très, très haut niveau. Mais à la seule condition d’être très concentrés.

Est-ce que c’est vraiment important, dans le foot, d’avoir un style ?
Bien sûr, c’est toujours important d’avoir une identité. Cette équipe de France, elle est belle ! Belle à voir jouer en ce moment. Qu’on se le dise ! Je ne m'enflamme pas, c’est une réalité. Beaucoup de personnes à l’étranger me le disent. Même si le plus important, c’est de gagner.

Après la Coupe du monde 2014, on a dit que l’équipe de France avait perdu en quart de finale contre l’Allemagne parce qu’elle manquait d’expérience. Diriez-vous qu’aujourd’hui, elle a acquis cette expérience qui lui permettrait de gagner un tel match ?
Je vous rappelle qu'on a rejoué l’Allemagne et qu'on l’a battue (2-0, le 13 novembre, ndlr), même si les gens diront encore que c’était un amical, que les Allemands étaient en vacances à Copacabana (ironique). On peut dire tout ce qu’on veut mais je sais que cette équipe a beaucoup plus confiance en elle maintenant. Personnellement, je n’ai pas passé de bonnes vacances d’été en 2014, parce que j’étais tellement persuadé de lever cette Coupe… On se sentait déjà forts à l’époque. Et bien sûr que ça s’est joué à l’expérience, à la façon d'aborder le match, de considérer qu’après avoir pris un but, tu peux quand même encore gagner. Ça nécessite de jouer beaucoup de matchs de haut niveau, en Ligue des champions, etc.

"Vous avez intérêt à nous faire, nous les vieux, gagner l’Euro"

Le groupe a-t-il mûri de ce point de vue-là ?
Oui. Beaucoup de nos joueurs évoluent dans de grands clubs et, maintenant, ils sont aussi incontournables au sein de leur équipe. Cette maturité a fait éclore beaucoup de leaders. On parle beaucoup de moi comme d'un leader, mais en vrai, on en a 23.

On entend souvent que cette équipe de France est jeune, même Karim Benzema l’a dit récemment. Elle est d’ailleurs encore plus jeune qu’au Brésil. Et les Allemands, eux, ont tous vieilli de deux ans. Alors comment on fait si on les affronte encore ?
Le déficit d’expérience sera encore là. Mais ce que je veux dire, c’est que nos jeunes ont mûri. Ils sont jeunes, sur le papier, mais ils sont conscients de leurs responsabilités. De toute façon, je n'arrête pas de leur répéter : "Comme on parle de vous, vous avez intérêt à nous faire, nous les vieux, gagner l’Euro. La pression, elle est sur vous."

Et ils vont l’assumer ?
J’espère. Parce que, là, on n’a pas encore commencé les choses sérieuses.

Nous, les journalistes, quand on parle d’expérience, on ne sait pas vraiment ce que c’est, on parle juste d’un nombre de sélections… Concrètement, comment se traduit-elle sur un terrain ?
En clair, l’expérience, c’est comment tu gères la pression. Par exemple, si tu commences un match avec un gilet de 30 kilos, tu ne vas pas courir vite, tu vas être fatigué. Donc, l'expérience, ça consiste à savoir enlever ce gilet "de pression" avant le match. Moi, je préfère même les jeunes quand ils sont insouciants. C’est ça que j’aime.

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Vous disiez que votre rôle, c’est de "veiller à la santé du groupe". Est-ce que vous êtes le seul parmi les 23 à vous en occuper ?
On le fait tous, parce que c’est le mot d’ordre.

Tous, vraiment ?
Bon, non, pas tous (sourire). C’est vrai qu’il n’y a que moi qui parle. Je suis celui qui appuie le plus. Mais un vrai leader, pour moi, c’est quelqu’un qui construit 22 leaders autour de lui. Ça n’a rien à voir avec le fait d’aboyer ou de parler dans la presse. Même les plus jeunes peuvent être leaders, s'ils donnent tout chaque fois qu’ils jouent. Etre un leader c’est rendre les autres meilleurs. C'est le message que je leur fais passer à chacun, comme dans une vraie famille.

Pogba, "laissez-lui du temps" 

Beaucoup de gens se sont émus, sur les réseaux sociaux, que Paul Pogba ait eu la note de 4 sur 10 dans L’Equipe après le match France-Ecosse…
(il coupe) Parler d’une note, c’est une perte de temps. Je le dis sincèrement : noter, c’est grave (sic). Tu ne peux pas être comme ça, assis, et noter quelqu’un. Mais bref, chacun fait comme il veut. Après, Paul, je le lui répète : "Ce sera toujours comme ça. Tu as un talent tellement énorme que même un bon match, ça ne suffit plus. Il faut que tu ne fasses que des matchs de fou." C’est comme ça, il n’a pas le choix. Mais le plus important, c’est que Paul ne soit pas touché par ces 4/10 et toutes ces histoires qui circulent sur lui.

Il n’est pas touché ?
Non. Je le connais personnellement (ils sont coéquipiers à la Juventus depuis deux ans et très proches, ndlr) et je peux l’affirmer. D’ailleurs, même si un jour il est touché, je serais là pour lui dire : "A quoi tu joues ? Ce n’est pas du tout important, ça !"

Pourtant, les gens attendent qu’il soit le leader technique de cette équipe de France pendant l’Euro...
Mais il faut arrêter de lui mettre tant de pression, de lui donner autant de responsabilités. Paul est jeune (23 ans, ndlr), Paul a le temps. Paul doit faire ce qu’il a l’habitude de faire, c’est-à-dire faire partie d’une équipe qui veut gagner. Il n’y a que ça qu’on lui demande.

Ce n’est pas lui qui doit nous faire gagner ?
Mais vous êtes en train de rigoler ?! Si vous me citez Zidane, alors là, je vous dis oui, il doit nous faire gagner. Mais dans cette équipe de France, il y a trop de talents pour qu’elle ne repose que sur un seul joueur. Avec tout le respect que j’ai pour les joueurs des anciennes générations, Zidane était au-dessus de tout le monde. Et Zidane, il assumait. Il a mis les buts en finale. Paul peut faire la même chose, mais laissez-lui du temps.

Patrice Evra, alias Maître Zen

Paul Pogba, paraît-il, se moque de vous parce qu’il entend parfois des petites cloches retentir dans votre chambre ?
(il éclate de rire) C’est parce que je fais de la méditation. Et avant de commencer une séance, tu dois toujours faire retentir trois coups de cloche. Quand il entend ça, il se pointe, tape sur ma cloche et il danse. Ça me fait bien rigoler.

Ça aide vraiment à être un meilleur joueur, la méditation ? 
Je ne suis pas que là pour taper dans un ballon. Je veux être le meilleur être humain possible sur cette Terre. Je ne fais pas ça pour le football, mais parce que j’ai envie de recevoir des énergies positives. Par exemple, en faisant ça, je vois la nature différemment. Maintenant on va dire : "Ça y est, Patrice, il a changé, c’est un philosophe." Non, c’est juste que je vais plus vers les gens, dans la vie en général. Et peut-être que ça peut aider à mieux jouer au football. Avant ou pendant un match, je ne me pose plus la moindre question. Je ne vis que dans le présent.

C’est venu en lisant le livre de Phil Jackson, Un coach, onze titres NBA, les secrets du succès.
Exactement, pendant la Coupe du monde 2014. J’ai lu qu’il appliquait cette méthode de méditation avec ses joueurs. Tout le monde croyait qu’il était fou, mais ça a porté ses fruits. Moi, j’ai adoré l’équipe des Chicago Bulls qu’il entraînait (époque Michael Jordan, ndlr) alors j’ai eu envie d’essayer. Et ça marche.

Est-ce que c’est ça le secret de votre incroyable longévité ?
Ça aide, mais ce qui l’explique, c’est surtout ma mentalité : je me remets en question tous les jours. A chaque entraînement, je me dépouille, parce que je me dis que le coach ne me fera peut-être pas jouer le prochain match. Il faut que je donne le meilleur de moi-même. Ça ne marche pas tout le temps, mais j’essaye. Je compte plus sur la motivation que sur la méditation.

Pendant la Coupe du monde, Didier Deschamps avait mis deux livres à disposition du groupe, l’autobiographie de Sir Alex Ferguson, et cet ouvrage de Phil Jackson, donc. Seulement deux joueurs, Laurent Koscielny et vous, avaient ouvert l’un de ces ouvrages. Vu comme il vous a transformé, vous ne vous dites pas que ça ferait du bien à vos partenaires de lire un peu plus ?
La bio de Sir Alex, je l’avais déjà lue (sourire). Mais avant, moi non plus, je ne lisais pas... Bien sûr, les livres, ça t’enrichit beaucoup. Et franchement, ce livre de Phil Jackson, je l’ai énormément aimé, je le conseille à beaucoup de personnes, y compris à des coéquipiers. Comme je disais, j’aime faire passer des messages. Peut-être que la méditation aurait un effet négatif sur certains. Mais au moins, moi, j’aurai fait mon devoir en expliquant à quel point elle a été positive pour moi. 

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