Moldavie-France : immigration, trafic de poulets et motifs d’espoir... État des lieux du football moldave

Moldavie-France : immigration, trafic de poulets et motifs d’espoir... État des lieux du football moldave
Football

ÉQUIPE DE FRANCE – Ce vendredi soir (20h45 sur TF1), les Bleus débutent les éliminatoires de l’Euro 2020 par un déplacement en Moldavie, équipe qu’ils n’ont encore jamais affrontée dans toute leur histoire. Focus sur une nation, et son football, largement méconnus dans nos contrées.

Didier Deschamps a bossé sa Moldavie. Le sélectionneur des Bleus, tel un homme politique, révise toujours ses fiches et distille ses "éléments de langage", même quand il s’agit d’un adversaire aussi modeste que la Moldavie, 170e nation mondiale au classement de la Fifa. Ainsi, lors de trois conférences de presse de rang, le jour de l’annonce de sa liste de 23 joueurs le 14 mars, puis lundi dernier à Clairefontaine, et enfin jeudi au stade Zimbru de Chisinau, le coach des champions du monde en titre a distillé le même laïus sur son adversaire, quasiment au mot près.

"Déjà, c’est une équipe relativement performante chez elle, parce qu’elle prend peu de buts. C’est une jeune nation, mais avec quand même quelques joueurs évoluant à l’étranger. Ils ont quelques joueurs expérimentés, comme leur capitaine et défenseur central... Certains d’entre eux pointent leur nez dans de bons clubs, même s’ils ne jouent pas tout le temps. On va préparer ce match avec le même sérieux, la même application que contre n’importe quelle autre nation, et surtout avec le respect suffisant par rapport à ce qu’ils sont capables de faire", avait, par exemple, déclaré Didier Deschamps le 14 mars.

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On peut, bien sûr, en rester à cette lecture. Mais on peut aussi la dépasser et se pencher un peu plus en détail sur un pays, et son football, qui n’ont encore jamais croisé la route d’une équipe de France ayant pourtant pas mal bourlingué depuis sa création en 1904. Pour ce faire, LCI a sollicité Radu Caragiale, installé en Moldavie depuis 2014 et traitant assidûment l'actualité footballistique locale pour Footballski.fr, site de référence pour tout ce qui concerne le sport-roi en Europe de l’Est.

Le championnat moldave est très instable, avec des clubs qui apparaissent et disparaissent.- Radu Caragiale

Quelle place occupe le football en Moldavie ?

C’est le sport n°1. Les gens aiment le football, y jouer, suivre les matchs. Le problème, c’est que le football moldave n’est pas super populaire. Parce que c’est un championnat très instable, avec des clubs qui apparaissent et disparaissent. Et puis, le niveau n’est pas très élevé. Donc à part chez trois ou quatre clubs, les affluences dans les stades sont plutôt faméliques.

Parle-t-on beaucoup de ce Moldavie-France sur place ces derniers jours ?

Oui, il y a un véritable engouement depuis deux ou trois jours, je l’ai bien senti dans les médias et sur les réseaux sociaux. La Fédération fait d’ailleurs un gros boulot de promotion, ils parlent tout simplement du "match du siècle". Parce que c’est la première fois que la Moldavie accueille un champion du monde en titre. Il y a aussi une histoire particulière entre la France et la Moldavie. J’ai lu dans un journal local qu’il y a un petit village moldave où tout le monde a émigré en France, et que là-bas le match est attendu avec une grande  impatience. 

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Qu’est-ce qui distingue le football moldave de celui des autres pays issus de l’ancien bloc soviétique ?

Bonne question (rires). (il hésite) Disons que c’est le club du Sheriff Tiraspol, du fait d’une guerre civile qui a eu lieu ici en 1992. Une république sécessionniste y avait déclaré son indépendance de l’URSS, et donc de facto de la nouvelle Moldavie indépendante. On parle de la Moldavie comme d’une république russophone mais en fait la composition ethnique, c’est plutôt un tiers de Russes, un tiers d’Ukrainiens, un tiers de Moldaves. Et donc comme cette région sécessionniste de la Transnistrie, dont Tiraspol est la capitale, est un peu une zone grise, elle est souvent associée à toutes sortes de trafics, d’organes, d’armes, de poulets... Tout et n’importe quoi, comme personne ne contrôle.

De poulets ?

Oui, les statistiques officielles indiquent que les citoyens de cette république sécessionniste consomment en moyenne trois fois plus de poulets qu’ailleurs dans le monde. 

Et ces trafics se font via le club de football ?

Non, ce sont des éléments de contexte. Mais le Sheriff Tiraspol fait partie d’un gros conglomérat, "Sheriff", du nom de l’entreprise, qui regroupe des pompes à essence, des supermarchés, une chaîne de télévision, un réseau de téléphonie, une distillerie ou encore des cabinets d’assurance. C’est donc un club de football assez particulier, qui a des moyens beaucoup plus élevés que les autres clubs moldaves. Ça lui permet de recruter des joueurs étrangers, en leur offrant des salaires qu’ils ne pourraient pas trouver dans d’autres ex-républiques soviétiques. Ils disposent aussi d’infrastructures exceptionnelles compte tenu du niveau du pays, et sans doute uniques dans cet espace ex-soviétique (en dehors de la Russie et de l'Ukraine). Et c’est le seul club moldave qui est parvenu à se qualifier trois fois pour la phase de groupes de la Ligue Europa, et à atteindre trois fois les barrages de la Ligue des champions. Depuis 2001, ils ont remporté tous les titres nationaux, sauf deux. C’est une ultra-domination.

Maintenant, l’équipe nationale moldave joue au football. - Radu Caragiale

La sélection moldave a-t-elle un style de jeu bien à elle ?

(il souffle) Oui et non. Si on se fie aux matchs en Ligue des nations, fin 2018, par rapport aux campagnes éliminatoires précédentes, on voit par exemple qu’avec son nouveau sélectionneur, Alexandru Spiridon, l’équipe nationale joue au football. Avant, on avait l’impression que les joueurs avaient peur, ils se contentaient d’essayer de ne pas prendre de but, et éventuellement de marquer sur un malentendu (rires). Aujourd’hui, on voit qu’ils ont confiance en leurs qualités techniques. Spiridon a mis en place un jeu de passes pour construire patiemment des attaques placées. Et l’équipe a conservé son assise défensive, elle continue d’encaisser peu de buts. Mais le bât blesse encore au niveau de l’attaque... Plus largement, le style de jeu moldave se rapproche un peu de celui de la Roumanie, basé sur la technique.

Didier Deschamps s’attend à affronter "un bloc bas" à Chisinau ce vendredi soir...

Il a raison. Le jeu d’attaques placées dont je parle, c’est ce qu’on a vu dans la Ligue D de la Ligue des nations, contre des adversaires assez faibles (Luxembourg, Biélorussie et Saint-Marin, ndlr). Spiridon, nommé en 2018, n’a encore jamais affronté de gros cador. Et là, c’est face aux champions du monde. Je pense qu’ils essaieront donc de ne pas se répandre. Tu ne peux pas t’exposer face à des Mbappé, Matuidi ou autre Coman.

Y a-t-il des joueurs dont l’équipe de France devrait se méfier ?

Oui, il y a quelques leaders techniques dans cette sélection. On parle beaucoup d’Artur Ionita, qui joue à Cagliari. Il devrait être le dépositaire du jeu au milieu. En Italie, il joue très bas, mais en sélection, il peut prendre le jeu à son compte en tant que relayeur, voire n°10. Mais personnellement, je me méfierais surtout de Radu Gînsari. C’est un attaquant évoluant en Israël (Hapoel Haïfa), qui est le plus en forme en sélection, en tout cas le seul qui n’est pas frappé par l’incapacité de marquer (il est auteur de trois des quatre derniers buts inscrits par la Moldavie, ndlr). Je l’aime bien parce qu’il est polyvalent, parfois placé en faux n°9, parfois sur une aile. C’est sans doute le danger n°1 pour les Bleus, offensivement.

On peut imaginer que, dans quelques années, la Moldavie sera plus forte qu’elle ne l’a jamais été. - Radu Caragiale

Et défensivement ?

Le meilleur défenseur moldave se nomme Alexandru Epureanu, c’est le capitaine de la sélection, qui joue chez l’actuel leader du championnat turc, Istanbul Başakşehir. C’est le recordman du nombre de sélections (90 capes), mais malheureusement, il vient de se blesser et ne pourra pas jouer contre la France. La Moldavie aborde donc ce match affaiblie derrière. Parce que les autres défenseurs sont tous relativement jeunes, et évoluent dans le championnat moldave.

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On parle d’un renouveau actuel du football moldave, est-ce avéré ?

Disons qu’on voit de plus en plus de jeunes Moldaves dans les clubs occidentaux. Depuis l’arrivée d’Ionita au Hellas Vérone puis à Cagliari, plusieurs agents effectuent un travail de fond avec des clubs italiens pour amener des jeunes joueurs là-bas. Il y a aussi Vitalie Damascan, le plus connu, qui évolue au Torino. Je peux citer, en outre, Daniel Dumbraveanu, âgé de 17 ans, qui est dans les équipes de jeunes du Genoa. Sinon, généralement, les Moldaves s’exportent plutôt dans les pays de l’Est, en Russie ou en Roumanie. En Europe de l’Ouest, c’est un phénomène récent.

Il y a donc de quoi nourrir des espoirs pour l’avenir ?

Oui, on peut imaginer que, dans quelques années, la Moldavie sera plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Être formé dans un championnat de haut niveau, ça change forcément de la formation moldave, même si elle n’est pas mauvaise en soi. Surtout qu’il y a une diaspora, la Moldavie étant un pays de forte immigration. On estime qu’un tiers de la population travaille à l’étranger. Donc, la deuxième génération, c’est-à-dire les enfants des parents ayant émigré dans des pays d’Europe de l’Ouest, intègre des centres de formation sur place. Si ensuite ils acceptent de jouer pour la Moldavie, c’est un vrai motif d’espoir. Déjà, en regardant les listes actuelles des Espoirs ou des moins de 17 ans moldaves, on constate que chaque fois, on a six ou sept joueurs qui évoluent dans des équipes de jeunes d’Europe de l’Ouest.

Pour finir, avec cet Euro 2020 élargi à 24 équipes, la Moldavie nourrit-elle des ambitions concrètes de se qualifier pour son premier grand tournoi international ?

Je crois que la Moldavie en est encore assez loin. La meilleure chance est passée, c’était via la Ligue des nations. Parce qu’il y moins de matchs à jouer pour obtenir un billet pour la phase finale. Là, dans ce groupe H, même la 2e place (directement qualificative pour la première fois, ndlr) est encore un rêve. C’est plus déséquilibré que dans les campagnes précédentes. Il faudrait une Islande affaiblie, une Turquie affaiblie, et même une Albanie affaiblie, pour qu’une Moldavie au top niveau puisse éventuellement embêter les autres... Non, la Moldavie sort tout juste d’une trop longue et trop grosse période de mauvais résultats pour y prétendre. 

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