Coupe du monde 2018 en Russie : "Vladimir Poutine n'est pas un grand amateur de football"

INTERVIEW - Lukas Aubin, chercheur à l’université de Nanterre, concentre ses travaux sur le thème "Gouverner par le sport en Russie". Actuellement en Abkhazie, il détaille pour LCI l’enjeu politique de la Coupe du monde pour le Kremlin et le rapport qu’entretient Vladimir Poutine avec le football.

C'est peu dire que la Russie, 63e nation mondiale au classement Fifa, n'est pas favorite du Mondial qu'elle accueillera cet été (14 juin-15 juillet). La Sbornaïa, l’équipe nationale, est toutefois fortement priée par le Kremlin de faire au moins bonne figure, le président Vladimir Poutine en faisant une affaire de fierté pour le pays. Au-delà, le tirage au sort des groupes de la phase finale, qui a lieu ce vendredi, marque le début d'un sprint final de moins de 200 jours pour surmonter des obstacles de taille : logistique herculéenne dans le plus grand pays du monde, lutte contre le hooliganisme et le racisme, menace terroriste renforcée par l'intervention militaire russe en Syrie... Lukas Aubin, auteur d'une thèse titrée "Gouverner par le sport en Russie ? (2000-2018) Etude d'une stratégie de soft power au service de l'élite du pouvoir", détaille tous ces enjeux pour LCI.

LCI : Pourquoi le sport est-il si important aux yeux de Vladimir Poutine ?

Lukas Aubin : Le sport est important pour Vladimir Poutine à deux niveaux. National et international. A l'échelle nationale, il fait office, comme sous l'URSS, de vecteur unificateur de la nation lors d'un événement à la représentation symbolique forte. Les JO de Sotchi de 2014, par exemple, entraient parfaitement dans cette case, puisqu'ils représentaient un intérêt historique : une revanche sur le boycott des JO de Moscou en 1980. Et un intérêt sportif : les Russes excellent dans les sports d'hiver. Dans un pays grand comme la Russie, où les ethnies, les langues, les confessions et les cultures varient énormément en fonction des régions, le sport est un terreau réunissant la population autour de valeurs communes : la solidarité, l'accueil, la force, l'esprit d'équipe, la nation russe, etc. Mais cela n'est pas forcément propre à la Russie, les usages politiques du sport existent un peu partout dans le monde. On se souvient de la France "black, blanc, beur" consécutive à la victoire en 1998.

LCI : Et à l’échelle internationale ?

Lukas Aubin : À l'échelle internationale, le sport est important pour Vladimir Poutine, car il est un des plus puissants vecteurs de "soft power" de la planète. Un moyen d'étendre l'influence d'un pays dans le monde. Et à ce titre, la Coupe du monde de football est certainement l’événement le plus important en la matière puisqu'il est celui qui fait le plus d'audience, avec les JO d'été. Depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a mis en place une politique destinée à favoriser l'accueil des grands événements sportifs en Russie. Aujourd'hui, pour lui, accueillir un grand événement sportif international, c'est l'occasion de faire exister la Russie dans l'esprit des gens et d'en façonner leurs représentations. L'événement sportif devient alors l'image de marque de la nation et, à l'instar d'une marque, le pays se retrouve façonné par l'événement en question. La cérémonie d'ouverture des JO de Sotchi 2014 est un modèle du genre : 3 milliards de personnes ont pu assister à une reconstruction de l'histoire russe où le passé tsariste, soviétique, et le présent cohabitent parfaitement et font office de rampe de lancement vers le futur d'une Russie "grande, ouverte, moderne", comme disait le slogan durant les JO.

LCI : Vous dites que "la Russie est très en avance en matière de soft power", qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Lukas Aubin : En réalité, la Russie a une manière d'appréhender le sport qui lui est propre. Cela date de l'époque soviétique, quand le pouvoir central s'ingérait pleinement dans le système sportif à tous les niveaux, depuis la détection des jeunes talents dès le plus jeune âge jusqu’aux déplacements des sportifs professionnels à l'étranger. Après le chaos des années 1990 en Russie, Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir et à restructuré la verticale du pouvoir. Il a réuni autour de lui hommes politiques, oligarques et entreprises de manière à avoir sous la main le pouvoir financier et politique quand bon lui semble. Cette restructuration de la verticale du pouvoir permet au pouvoir russe de mettre en place un "soft power" du sport très puissant et à la mise en action très rapide, car contrôlée depuis les plus hautes autorités de l'Etat, avec des ressources économiques importantes. Les JO de Sotchi sont une nouvelle fois un très bon exemple. C'est l'oligarque Vladimir Potanine qui a été sommé de construire la station de ski de Krasnaïa Polyana, pour des milliards de roubles.

La Russie a une manière d'appréhender le sport qui lui est propre. Cela date de l'époque soviétiqueLukas Aubin

LCI : La Russie a organisé les JO d’hiver en 2014, les Championnats du monde d’athlétisme en 2013, de natation en 2015, de hockey sur glace en 2016, auxquels s’ajoute le Grand Prix de Formule 1 de Sotchi. Le football est-il plus important encore pour le Kremlin ?

Lukas Aubin : Si en Europe le foot est bien souvent le sport le plus populaire, en Russie ce n'est pas le cas. Le hockey, les échecs et les sports d'hiver en général trustent les premières places en termes d'audience et de popularité auprès de la population. Aussi, à ce titre, la Coupe du monde de football n'est pas plus importante pour le Kremlin que ne l'étaient les JO de Sotchi. Aux JO, la Russie avait une possibilité de réaliser une belle performance (elle l'a fait, puisqu'elle a fini première au classement des médailles) et l'événement renvoyait à la guerre froide et aux grandes victoires sportives de l'URSS contre les USA. Pour le pouvoir russe, la Coupe du monde de football présente un intérêt avant tout géographique. Onze villes différentes sont mobilisées et elles représentent chacune à leur manière une Russie bien particulière. Saransk est la capitale de la République de Mordovie, Kazan est le relief de la mixité orthodoxe et musulmane en Russie, Saint-Pétersbourg représente davantage les ors des tsars, Volgograd brille par la prégnance de son passé soviétique... L'intérêt est donc de montrer ces différentes facettes durant l'événement. Alors que les JO de Sotchi étaient un vecteur unificateur de la nation à l'échelle nationale, la Coupe du monde sera davantage destinée à l'audience internationale. En Russie, l'engouement pour le football est loin d'atteindre celui de l’Espagne ou l’Angleterre. Les stades sont souvent vides et les matchs de l'équipe nationale peu suivis. Comme le disent souvent les Russes : "On n'a pas le climat pour jouer au foot !"

LCI : Au regard de l’ampleur des dépenses engagées, quels bénéfices concrets peut tirer le pouvoir russe de ce Mondial ?

Lukas Aubin : La préparation de la Coupe du monde aura permis de moderniser certaines villes qui ne l'avaient pas été depuis la fin de l'URSS (Samara, Saransk). Mais la Russie va surtout utiliser l'événement afin de redorer son image ternie pas les récents événements géopolitiques (l’Ukraine, la Crimée). Le fait que l'événement se déroule dans onze villes différentes va permettre de faire exister sur la carte, dans l'esprit des spectateurs étrangers, une nouvelle facette de la Russie. Et donc de développer son potentiel touristique dans l'espoir de le pérenniser. C'est comme un énorme coup de com' qui resterait ancré dans la mémoire collective. Le sport a cet effet, beaucoup plus que la publicité.

LCI : Quel rapport Vladimir Poutine entretient-il avec le football ?

Lukas Aubin : Vladimir Poutine n'est pas un grand amateur de football. Il lui préfère largement le judo et le hockey. En réalité, le sport en général – plus que le football – est le reflet d'un système pyramidal depuis le rétablissement de la verticale du pouvoir. Ainsi, peu importe le sport, si celui-ci offre une vitrine potentielle importante, via les chaines de télévisions du monde entier. Pour comprendre la situation, il faut remonter à 2002. Cette année-là, la Russie termine à la 4e place des JO d’hiver de Salt Lake City. Une honte nationale pour un pays qui avait gagné neuf des douze éditions des JO auxquelles il avait participé... Vladimir Poutine prend alors la parole face aux médaillés et, dans un discours charnière, lance une nouvelle politique sportive, car "le prestige du pays et du sport russe est en jeu".

LCI : Une politique sportive menée via les oligarques ?

Lukas Aubin : Entre autres. Les autorités de l’État, les oligarques, les entreprises et les sportifs professionnels ont tous été chargés de redorer le blason du sport russe sur la scène internationale. En quelques années, les grands groupes gaziers et pétroliers (Gazprom, Tatneft, Lukoil, etc) ont racheté les principaux clubs sportifs professionnels du pays (Zenith Saint- Pétersbourg, CSKA Moscou, Rubin Kazan, etc) et investi massivement dans la création d’infrastructures modernes et d’événements sportifs. Le sport d’élite est devenu indissociable de l’industrie des hydrocarbures, et donc, par ricochet, des oligarques. Ces derniers possèdent, au sortir des années 1990, la plupart des entreprises et des capitaux du pays. C’est grâce à la restructuration de la verticale du pouvoir par Vladimir Poutine que les oligarques ont été mis au service du sport pour rétablir l’image de la Russie à l’international. Le sport devenant, par la même occasion, une façon de montrer patte blanche au chef du Kremlin et de lui prouver sa loyauté.

LCI : Dans le contexte géopolitique actuel et celui propre à la Russie, quels heurts peut-on craindre durant la compétition ?

Lukas Aubin : On pense aux heurts de l'Euro 2016 entre les hooligans russes et anglais à Marseille : on peut légitimement s'inquiéter de violences à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Si les hooligans russes promettent "un festival de violence", le système de sécurité mis en place semble être au point. Concernant Daech et la Syrie, sauf preuve du contraire et malgré les rumeurs, Daech n'a pas (encore?) menacé l'événement "Coupe du Monde". Il reste néanmoins une cible privilégiée pour l'organisation terroriste, la Russie étant un des pays les plus actifs contre Daech en Syrie et en Irak aux côtés de Bachar El-Assad. Cependant, les JO de Sotchi 2014 ont montré un Sud Caucase (Tchétchénie) contrôlé par l'Etat russe, il n'y a pas eu d'attentat pendant l'événement. D'un point de vue sécuritaire, il pourrait en être de même pendant la Coupe du monde de football. Il faut rappeler que depuis le début de la guerre en Syrie, la Russie est l'un des pays qui a été le moins touché par Daech, par rapport à son engagement militaire contre celui-ci.

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