Aïda Touihri : "La diversité peut être une chance"

Aïda Touihri : "La diversité peut être une chance"

INTERVIEW - Depuis trois ans, Aïda Touihri est aux commandes du magazine "Grand Public", sur France 2. Une incursion grisante dans le monde de la culture pour cette ex-Lyonnaise shootée à l’actu.

Du Progrès de Lyon aux journaux télévisés de M6, la journaliste a mené sa barque sans tanguer, alliant sens inné de l’info, goût du challenge et saine ambition. Pas étonnant qu’à 37 ans, la télégénique native de Villefranche-sur-Saône soit devenue un sourire incontournable du PAF. Rencontre un lundi matin d’automne, dans les locaux de Black Dynamite, la société de production qui l’emploie.

Grand Public a subi quelques liftings depuis son lancement en 2012. Après plusieurs ajustements, l’émission atterrit cette année sur la case du samedi après-midi. C’est difficile de parler de culture à la télévision ?
C’est vrai, en trois ans, l’émission a changé trois fois de jour, d’horaire et de décor. D’un programme de deuxième partie de soirée, on est passés à une émission diffusée le week-end à un horaire plus familial. Mais la recette est la même. Le titre Grand Public résume le concept  : parler de culture au sens très large et à tout le monde. C’est le mantra de l’émission. J’assume totalement cette notion de culture populaire. Je ne suis pas une spécialiste et c’est tant mieux. L’idée est de rendre la culture accessible, de ne pas la transmettre à travers le prisme de quelqu’un qui est à fond dedans, mais plutôt avec un regard vierge.

Quelle est votre recette pour y arriver ?
Parler de l’actualité culturelle en essayant de trouver un angle différent ou en décrochant une exclusivité. Pour Stromaé par exemple, on était les seules caméras à le filmer aux États-Unis pour sa première tournée américaine. La nouveauté, cette année, ce sont les rubriques « culte » et « happy », plus légères, qui apportent de l’air entre les reportages. Le plateau a changé, la manière dont je présente aussi. J’essaie d’apporter un peu de fantaisie dans le lancements des sujets.

Vous vous voyez continuer "Grand Public" encore longtemps ?
Tant que cette émission continuera à être aussi intéressante. Bien sûr, on peut toujours faire mieux, tout est perfectible. C’est ce qu’on fait, on travaille et on ne perd pas le nord. À chaque saison, on commence assez bas, mais on progresse. L’année dernière, on a terminé avec un million de téléspectateurs par semaine.

Vous avez présenté le JT pendant six ans sur M6. Ça vous manque, l’actualité ?
Pour l’instant non, car je fais d’autres choses par ailleurs. L’année dernière, j’avais une émission hebdomadaire sur France Bleu. Depuis la rentrée, je présente Cité gagnant, sur LCP.
Je pars en immersion dans une ville. Ça me permet de renouer avec le terrain et l’actu. J’aime le magazine autant que le "hot news" et le direct. Il faut varier les plaisirs !

Vous recevez chaque semaine des pointures du cinéma, du monde des arts et de la chanson. Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus impressionnée ?
J’ai beaucoup aimé rencontrer Robert Redford. Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit une légende du cinéma. J’étais super intimidée... mais j’ai trouvé en face de moi un monsieur très à l’écoute, un passionné qui fonctionne à l’envie, avec un discours très sensé sur Hollywood et le monde du cinéma. Je peux citer aussi Woody Allen, qui m’inspire beaucoup artistiquement. À 79 ans, il est toujours brillant et drôle. Côté français, je garde un bon souvenir de mon entretien avec Étienne Daho. C’est quelqu’un de sensible, pas très à l’aise avec l’exercice de l’interview télévisuelle. On a réussi à créer une atmosphère intime. On avait l’impression de n’être que tous les deux. Il fait partie de ces artistes qui se livrent sans calcul, d’une manière généreuse, qui me touche à chaque fois.

Quels sont vos "trucs" pour amener les artistes à se dévoiler, à sortir du discours promotionnel ?
Il n’y a pas de trucs, tout passe par l’écoute. On peut parler de tout avec les artistes, il suffit de trouver le ton juste, de ne pas les agresser. Ce qui me frappe à chaque interview, c’est que tous, sans exception, ont une faille, une blessure intime. Parfois c’est un mot, une attitude, un sourire... qui va déclencher la confidence.

Avez-vous déjà été déstablisée lors d’une interview ?
Par Vanessa Paradis. C’était lors d’une journée de promo, où elle avait enchaîné les interviews. Elle a fait le job, elle a répondu aux questions, mais ce n’était pas facile. Je regrette de ne pas avoir eu plus de temps pour échanger sur autre chose que son film. C’est une des artistes qui se protègent le plus. Elle a commencé très jeune, elle est rodée.

Quelles personnalités rêveriez-vous de recevoir ?
Je suis fascinée par Isabelle Adjani. Sa façon d’être, ses combats, tout me parle chez elle.
Je l’ai déjà croisée hors micro, mais je rêve de l’avoir devant la caméra. George Clooney aussi, mais ça c’était avant son mariage (rires). Et je suis une fan absolue de Quentin Tarantino, j’ai vu tous ses films, je connais les répliques par cœur. J’adorerais aller chez lui, découvrir sa vidéothèque...

"La vie parisienne, c'est spécial quand on débarque"

Vous êtes d’origine tunisienne. Que pensez-vous du débat autour de la représentation des minorités visibles dans les médias ?
Pour moi, ça n’a jamais été un obstacle, ni une revendication. Je n’ai jamais fait partie d’un club de type Averroes. On a beaucoup parlé de minorités visibles à la suite des émeutes dans les banlieues en 2005. Aujourd’hui, les choses ne sont pas réglées, mais j’ai l’impression que la situation s’améliore. Dans les écoles de journalisme, il y a beaucoup de jeunes issus de la diversité, qui ont toutes les armes pour devenir de grands journalistes. Aujourd’hui, il se pourrait même que ce soit une chance. Ce n’est jamais bon pour une corporation de rester endémique, d’être entre "fils de". La discrimination en France est moins ethnique que sociale. Prenez Ali Badou par exemple, qui vient d’un milieu aisé. Je ne pense pas qu’il ait eu à souffrir de discrimination.

Parlez-nous de votre enfance…
J’ai grandi à Villefranche-sur-Saône, la Calade. Mes souvenirs d’enfance, c’est le Beaujolais, la fête des Conscrits... On faisait les vendanges tous les automnes. Une enfance tranquille, en HLM. J’ai découvert récemment que j’habitais le même quartier que Benjamin Biolay. C’est drôle, on a sûrement dû jouer ensemble !

Le journalisme, c’était une vocation précoce ?
Non, j’adorais écrire, mes parents étaient branchés sur France Info, mais je ne me voyais pas journaliste, cela ne me paraissait pas possible, je m’en faisais une montagne. J’ai commencé par la médecine, à la fac de Lyon. J’ai redoublé deux fois ma première année ! Ensuite, je suis passée par la fac de psycho avant de me réorienter vers le journalisme. J’ai fait l’ISCPA à Lyon, une école privée qui coûtait très cher. Je ne pouvais pas la financer donc j’ai arrêté au bout de trois mois. J’ai été repérée par une de mes profs qui m’a pris en stage pour m’apprendre le métier. Puis, j’ai été correspondante au Progrès à Saint-Priest. J’étais très branchée sport, je pigeais pour l’Équipe TV. J’ai ensuite gagné le concours des Espoirs François-Chalais et je suis montée à Paris pour intégrer France Inter.

Avez-vous bien profité de la vie estudiantine lyonnaise ?
Je suis allée dans trois facs, donc je connais bien ! En médecine, c’est quand même murge et compagnie. Les fêtes sont très alcoolisées. En général, les étudiants n’ont aucun tabou sur le corps, donc ça se termine souvent à poil (rires). À l’inverse, psycho, c’est plus peace and love. Rien à voir avec médecine, là c’était plus "cool la vie". En école de journalisme, c’était plus chacun pour sa gueule, je n’ai pas vraiment créé de liens.

Comment avez-vous vécu votre arrivée à Paris ?
La vie parisienne, c’est spécial quand on débarque. Ma première angoisse, c’était de trouver où dormir. Les logements sont extrêmement chers. Quand vous commencez votre vie active, vous n’avez pas forcément de contrat de travail. J’ai d’abord logé chez un copain avant de trouver une chambre meublée. J’étais focalisée sur mes objectifs professionnels, je n’étais pas là pour rigoler.

Vous verriez-vous revivre à Lyon ?
Oui, pourquoi pas, mais pas tout de suite. J’ai encore plein de choses à faire à Paris. Je ne suis pas dégoûtée de la vie parisienne. Il y a tellement à voir au niveau culturel justement. Mais je viens régulièrement à Lyon, j’y étais ce week-end ! J’ai une très bonne copine chanteuse, Karimouche, une amie de Carmen Maria Vega, Lyonnaise elle aussi.

Quels sont vos spots lyonnais préférés ?
Étudiante, je squattais tout le temps à Foch, il y a une rampe de roller et un skate park. Je faisais du roller avec une copine, on était tout le temps fourrées là-bas. J’aime beaucoup la place des Terreaux pour boire des coups ou manger une glace, le musée des Beaux-Arts, un écrin dans la ville, la place Bellecour aussi. C’est mon triangle d’or.

Vous reconnaît-on dans la rue ?
Je ne suis pas harcelée donc je vis la notoriété avec beaucoup de tranquillité. J’essaie de répondre à tous ceux qui m’envoient des messages, mais je suis décomplexée par rapport à ça, je le vis plutôt bien. La télé, quand j’ai commencé, n’était pas un objectif. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup refaire de la radio, c’est un média qui me correspond assez bien.

Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux. Est-ce par plaisir ou par obligation ?
Je suis vraiment active depuis deux ans, c’est moi qui gère mes comptes. Je trouve ça ludique. J’évite de twitter toutes les heures, ça ne sert pas à grand-chose. Je twitte les rencontres que je fais, les lieux où je vais. Au Mondial de l’auto, j’ai croisé David Luiz, du PSG, vous pensez bien que j’ai posté la photo sur Instagram ! J’essaie de faire mon autopromo, c’est le but. Je n’ai pas encore ma petite pastille bleue mais ça ne saurait tarder. Je follow des sites d’infos, musées, artistes et aussi des trucs marrants comme Historical Pics. Par contre, je ne poste rien de personnel, je n’ai jamais posté des photos de mes enfants, je n’ai pas envie de les exposer.

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