Au Muséum, une exposition onirique et décalée pour parler de la colonisation

FRANCE
DirectLCI
INSOLITE – A l’aube de son 150e anniversaire, le Museum s’interroge sur son histoire à travers une exposition à la fois drôle et sérieuse imaginée par les artistes Kiki et Albert Lemant : un voyage dans une contrée africaine imaginaire, où la girafe est un animal sacré, au temps des colonies.

La déambulation dans "Girafawaland", la nouvelle exposition temporaire du Muséum, démarre dès la sortie des collections permanentes, où sont présentées les pièces ethnographiques les plus troublantes du musée. Une évidence car, à travers cette fable insolite mise en scène par les artistes Kiki et Albert Lemant, le Muséum souhaitait, à l’aube de son 150e anniversaire , s’interroger sur sa propre histoire et la façon dont ces objets sacrés sont arrivés en vitrine.

Les visiteurs sont donc invités à partager cette réflexion en découvrant l’histoire de l’explorateur Marmaduke Lovingstone, posté devant son campement reconstitué. C’est cet aristocrate anglais qui découvrit jadis, dans une lointaine contrée africaine, le peuple pacifique des Girafawas qui vivait en harmonie avec les girafes. Pour mieux planter le décor, la première salle de l’exposition présente une carte détaillée, une maquette du village, des masques, des insectes et papillons étranges, un crâne tacheté de girafmouth…

"Une réflexion sur l’humanité"

Le ton est donné : à chaque instant, le public va naviguer entre le "vrai" et le "faux", douter, s’interroger. "Dans cette fable, il y a plusieurs niveaux de lecture, ce qui fait qu’elle est adaptée à tous les publics, indique Albert Lemant. Les enfants vont être émerveillés par ce grand ‘cirque’, les adultes y verront une réflexion sur l’humanité, les dégâts de la colonisation, et inversement."

Pour mieux comprendre l’origine de cette exposition, il faut retourner quelques décennies en arrière. "J’ai toujours été fasciné par les carnets de voyage ou les objets que j’ai pu découvrir jeune au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris, explique Albert Lemant. Pour moi, cela symbolisait un continent lointain, onirique, sur lequel je n’aurais jamais pensé mettre les pieds." Cela inspire ses créations : il y a quinze ans, il invente le Girafawaland, un endroit magique situé dans la boucle du Niger.

L’humour, une "arme extraordinaire"

Puis la réalité rattrape la fiction. Partie au Burkina Faso, l’une de ses filles rencontre son époux sur place et donne naissance à deux petits garçons métis. Le regard d’Albert Lemant sur ce continent rêvé va alors changer. Il s’intéresse à l’histoire de ses petits-enfants, et veut alors parler de la colonisation, du racisme. Ainsi est née l’histoire de l’explorateur Lovingstone parti en Afrique avec les meilleures intentions du monde mais dont les actions finiront par détruire une civilisation entière. Il n’en restera que les quelques objets rapportés par le baroudeur et aujourd’hui exposés... dans un musée.

"Au XIXe siècle, âge d’or des découvertes et de la construction des musées, on n’était pas conscients que ces mondes que l’on découvrait existaient depuis longtemps, et on se les est appropriés, rappelle Albert Lemant. Etait-ce bien ou mal, je n’ai pas de réponse ni de leçon à donner. L’idée n’est pas d’être culpabilisant, mais de s’interroger avec humour, car c’est une arme extraordinaire. Et quoi de mieux qu’un musée, où est regroupé tant de savoir et de connaissance, pour lancer le débat ?"

Lire et commenter