Charlie Hebdo : le caricaturiste doit savoir "trouver le juste degré de véhémence"

Charlie Hebdo : le caricaturiste doit savoir "trouver le juste degré de véhémence"
FRANCE

INTERVIEW – Le caricaturiste Jean Mulatier (67 ans), aujourd'hui professeur à l'école d'art Emile-Cohl de Lyon, a collaboré avec de nombreux journaux tout au long de sa carrière. Il connaissait certaines victimes de l'attaque du journal Charlie Hebdo, comme les dessinateurs Cabu, Tignous ou Wolinski. Metronews l'a rencontré.

Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris le drame de ce mercredi ?
Comme chacun de nous, j'ai eu l'impression de vivre un cauchemar. Petit à petit, je me rends compte qu'il faut bien accepter la réalité. Mais aussi en tenir compte, en tirer la leçon. Non pas pour se taire, mais pour trouver la façon de dire les choses de manière plus ajustée. Faire en sorte que le message et la fermeté passent quand même, mais en ajoutant la souplesse nécessaire afin que l'on ne risque pas de provoquer la troisième guerre mondiale en faisant un dessin humoristique.

Charlie Hebdo était régulièrement la cible de menaces . Pensiez-vous que les choses pouvaient aller aussi loin ?
Malgré les lettres de menaces, on se disait que ça n'allait pas aller jusque-là. Il y a une différence entre la menace et sa mise à exécution. Là, cela a été exécuté aussi froidement que dans un film d'horreur. Ils sont donc prêts à aller jusque-là. Nous qui avons affaire à cette folie armée, doit-on continuer à agir de cette façon sachant que les mêmes causes engendrent les mêmes effets ? Il ne s'agit pas de baisser sa culotte, mais d'en tenir compte. D'être moins frontal.

"Mesurer sa démesure"

Les caricaturistes doivent-ils modifier la façon d'exercer leur métier ?
Je suis prof de caricature à l'école Emile-Cohl depuis neuf ans. Mon principe de base, c'est de rappeler aux élèves que si la caricature est l'art de l'exagération, c'est aussi celui de savoir ne pas trop exagérer. Autrement dit, il faut savoir mesurer sa démesure, trouver le juste degré de véhémence dans son moyen d'expression, pour ne pas risquer de tomber dans une provocation mutuellement destructrice, tout en faisant passer ce que l'on a envie de dire. Il faut trouver le juste milieu. Ce n'est pas facile, car les limites ne sont pas les mêmes pour tout le monde. C'est un équilibre délicat.

Selon vous, les dessinateurs de Charlie Hebdo étaient-ils trop dans la démesure, la provocation ?
J'étais peu lecteur du journal, peut-être parce que je suis par nature davantage partisan d'une modération dans l'expression, de tenir compte de la façon dont les autres vont recevoir ce que j'ai à dire. Et pourtant, je suis caricaturiste. Mais je suis plus un caricaturiste de visages que de mises en situations qui peuvent blesser. Chaque dessinateur doit se poser la question de ce qu'il doit faire. Il s'agit de tenir compte de ses propres critères, mais aussi des critères de personnes qu'on ne connaît pas, dont on ne sait pas jusqu'où ils peuvent aller.

"Cabu, c'était la crème"

Vous avez connu Cabu , Tignous ou Wolinski , lesquels ont été assassinés ce mercredi. Quel genre de personnes étaient-ils ?
Cabu, c'était la crème, la gentillesse-même. A l'opposé de l'agressivité qu'il paraissait mettre dans ses dessins. Son personnage du Grand Duduche représentait ce qu'il était à l'intérieur de lui. Il était capable de se mettre au niveau des enfants comme dans Récré A2 avec Dorothée. Il était adorable. Tignous était lui aussi très gentil, ne se prenait pas du tout au sérieux. Il plaisantait toujours. Enfin, Wolinski considérait qu'on n'était pas sur Terre pour s'emmerder mais pour bien vivre, pour profiter des plaisirs de la vie. Le titre de l'une de ses pièces était Je ne veux pas mourir idiot. Si maintenant on pouvait lui poser la question, ce serait intéressant de connaître sa réponse.

Pensez-vous que Charlie Hebdo va pouvoir se relever de ce drame ?
Je crois que oui. L'important, c'est de ne pas risquer d'attaque frontale dont les réponses risqueront d'être encore plus destructrices. Il faut continuer, mais il faut que l'on soit plus rusé. L'intelligence sera toujours plus forte que les kalachnikovs ou que les bombes. Je n'ai pas de conseil à donner aux gens de Charlie Hebdo, que je trouve infiniment respectables de par leur courage. Il faut faire la différence entre courage et témérité. La témérité a un risque suicidaire, pas le courage.
 

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