Comment la photo du Nantais Stéphane Mahé est devenue un symbole

FRANCE

SOLIDARITE – Photographe pour l’agence Reuters à Nantes, Stéphane Mahé, était dimanche à Paris. Il est l’auteur d’un des clichés devenu un symbole de la marche républicaine, après les attentats à Paris.

La photo a un souffle. Un élan. Du mouvement. Et est devenue, en quelques jours, un symbole. En haut à droite, une Marianne, statue aux bras écartés, qui avance. Devant elle, un jeune homme, tendant au-dessus de sa tête un crayon. A leurs pieds, une foule de personnes assises, agités, criant, riant. Au premier plan, un drapeau français.

Le cliché qu’a pris Stéphane Mahé, photographe de l’agence Reuters travaillant à Nantes, pourrait presque être un cas d’école, tant les éléments s’articulent, les perspectives s’alignent parfaitement, les symboles sont là. Un vrai tableau, pris dimanche, lors de la marche républicaine à Paris , après les attentats.

Le cliché devient un symbole

Très vite, ce cliché est devenu un symbole du mouvement qui a envahi la France, et échappé du même coup à son auteur. La photo a tourné sur les réseaux sociaux, des internautes y voyant une "version moderne" de la Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Le cliché a vite été baptisé "Le crayon guidant le peuple". Il a aussi fait la Une de plusieurs journaux internationaux et français, comme le Times et le Monde, qui, dessous, a titré sobrement : "C’était le 11 janvier".

Pourtant, comme souvent dans ces cas là, Stéphane Mahé, 35 ans, n’a pas vu venir le succès. Il en est le premier surpris. Il raconte les coulisses. "Reuters m'a appelé samedi soir, je venais de couvrir le rassemblement de Nantes", explique-t-il. Dimanche matin, il embarque dans le premier train pour Paris. Ils sont huit à être présents pour couvrir la manifestation pour l’agence de photos. Lui est chargé des officiels, serre les rangs des chefs d’Etat. Rien, à priori, de trop exaltant, pour ces clichés de premiers rangs où tout est ultra cadré et organisé.

Stéphane attend 4 heures les dirigeants étrangers. Les immortalise. Sort de la foule, va dans un appartement pour transmettre les photos. Puis il décide de repartir place de la Nation, cœur vivant et battant du rassemblement. La place est noire de monde, la lumière douce, mais les conditions compliquées pour travailler.

"Résonner comme un désir de faire du collectif"

Il est pris par le temps, pris dans l’ambiance, les choses vont vite. Mais prend quand même le temps de composer avec soin sa photo. Comme un artiste. "J'ai fait plusieurs fois le tour de la place", raconte-t-il. "Je voulais trouver un angle avec la statue, je voulais qu'elle soit dans le cadre. J'ai vu l'homme avec le crayon, puis le drapeau, j'ai envoyé une rafale." Pourtant très rapidement après avoir transmis l’image, il reçoit textos et tweets de félicitations. Et tout lui échappe : les internautes s’en emparent, twittent, invoquent des références à Delacroix…

Deux jours après, Stéphane Mahé est encore à Paris, à répondre aux très nombreuses sollicitations des médias, locaux, et nationaux. Sa photo appartient désormais à tous. Mais lui a le triomphe modeste, se dit "surpris" par ce succès : "Je suis content, ça fait plaisir. Je ne m'y attendais pas", raconte le trentenaire.

"C'est vrai qu'elle est forte cette photo"

Avec le recul, Stéphane Mahé reconnaît : "C'est vrai qu'elle est forte, cette photo. Elle a de l'énergie, les gens sont en train de gueuler, il y a les symboles, les drapeaux." Il y a tout. Surtout, le cliché est peut-être, aussi, tombé "dans un bon contexte" : "C'était tellement dur, les jours d'avant, j'ai l'impression que ça a fait du bien aux gens de pouvoir redescendre dans la rue, de partager", raconte Stéphane. "J'ai vu cette marche comme ça."

Pour autant, il refuse "d'en faire des tonnes". "Je suis très content. Mais j'ai aussi eu beaucoup de chance : j'étais venu au cas où, et je suis arrivé au bon moment. Et avec l'agence je dispose d'une audience hyper importante." Modeste, réellement. Lucide ? Stéphane Mahé sait en effet que l'émulation peut vite retomber. Et avoue n'avoir "aucune idée" de ce que cela peut changer quant à l'avenir: "Je n'ai pas trop d'illusions sur l'état de notre profession... Je ne suis pas sûre que cela fasse évoluer grand chose... Enfin, je ne sais pas !"

Autre cliché, autre symbole

Une autre photo circule également, prise au même endroit, celle de Martin Argyroglo, un photographe indépendant. Le souffle est le même, mais la lumière est plus sombre, le cadrage différent, rendant le cliché plus inquiétant, et rappelant, lui, le Radeau de la méduse de Géricault. Lui non plus n’a pas vu venir le succès. Mais espère que le symbole servira : "Je suis vraiment touché par cet élan d’appropriation", a-t-il indiqué sur Facebook . "Qu’elle puisse résonner comme une possibilité et pourquoi pas un désir de refaire du collectif, du politique, ensemble ! Beaucoup ont noté une référence à Delacroix ou Géricault. Radeau de la Méduse ou Liberté guidant le peuple, on verra car ce n’est pas gagné !"
 

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