Moins de soldats, recours à des sociétés privées... quelles pistes pour l'opération Sentinelle ?

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MOBILISATION- Au lendemain de l'attaque à la voiture qui a blessé six militaires de l'opération Sentinelle à Levallois-Perret, de nombreuses voix dénoncent ce dispositif, qu'elles jugent inadapté à la menace terroriste et inutilement dispendieux Si le président de la République n'a pas prévu l'arrêt de l'opération, il a annoncé sa refonte en profondeur à l'automne. Quelles sont ces nouvelles pistes ?

Les images de soldats en treillis patrouillant dans les rues de Paris appartiendront-elles bientôt au passé ? Après l'attaque à la voiture mercredi 9 août qui a blessé six militaires à Levallois-Perret, l'opération Sentinelle, inaugurée quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo et de l'hyperkacher de Vincennes en janvier 2015, est de plus en plus remise en cause.


Usure psychologique, fatigue, coût important, inefficacité, risque pour les soldats, mauvais emploi des ressources militaires... le dispositif est vivement critiqué, malgré une image favorable auprès des citoyens. D'après un sondage Ifop-Dicod de mars 2016, 77% des Français soutenait cette opération entamée sous le précédent quinquennat. 


Une opération également soutenue par les grands chefs d'état-major, selon le journaliste indépendant Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense, selon qui ces derniers y voient une manière de rendre "très concrète la participation de l’armée française à la lutte contre le terrorisme aux yeux des Français".

Alors que le gouvernement envisage de resserrer le budget de l'armée de 850 millions d'euros pour l'année en cours, Emmanuel Macron a pourtant assuré qu'il ne toucherait pas aux moyens de l'opération Sentinelle. 


Le président de la République, également chef des armées, envisage d'ailleurs de revoir le dispositif en profondeur dès la rentrée, "afin d'avoir une plus grande efficacité opérationnelle et de prendre en compte l'effectivité et l'évolution de la menace."


La nouvelle ministre des Armées, Florence Parly, est quant à elle restée floue sur l'avenir de la mission, alors qu'elle annonçait ce lundi que l'opération Sentinelle "resterait en place tant qu'elle [serait] utile à la protection des Français". En précisant qu'elle serait prochainement "adaptée pour s'inscrire dans la durée". 


Des propositions seront donc émises à la rentrée afin de modifier le dispositif.

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L'opération Sentinelle doit-elle évoluer ? Le point sur le débat

D'après Romain Mielcarek, il s'agit surtout d'un choix politique. L'arrêt de l'opération paraît très difficilement envisageable et serait très risqué politiquement, "surtout si un attentat survenait le lendemain du retrait des troupes". Pour le journaliste, le recours aux militaires "est bien pratique [pour le pouvoir], car ils encaissent sans se plaindre". Les militaires seront donc vraisemblablement au coeur du dispositif si celui-ci évoluait.

La menace a évolué, il faut que la réponse évolueAlain Rodier, directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R)

"Il faut que la réponse évolue car la menace a évolué", analyse Alain Rodier, directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Pour cet ancien officier supérieur des services de renseignement, l’opération Sentinelle n’est plus adaptée car elle avait été lancée à une époque où les services anti-terroristes craignaient des actions de commandos bien préparés et lourdement armés.


Or, depuis le 13 novembre 2015, les djihadistes ont basculé vers un terrorisme d’opportunité, avec de faibles moyens logistiques, privilégiant les armes blanches et donc plus difficile à détecter. 

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Quelles sont les missions de l'opération Sentinelle ?

Vers une opération Sentinelle "light"?

Toujours selon Alain Rodier, l’opération Sentinelle sera vraisemblablement maintenue cet automne, mais avec des effectifs réduits. L’état-major réduirait le nombre de militaires déployés de 7000 à 3000, avec en plus 3000 hommes en réserve et 3000 hommes supplémentaires mobilisables.


Cette baisse des effectifs s’accompagnerait d’une redéfinition des sites sensibles par le ministère de l’Intérieur et des préfets. "On ne peut pas démonter du jour au lendemain ce dispositif, il faut que ça soit progressif, et il faut une relève sécuritaire", insiste Alain Rodier. Cette relève pourrait notamment être assurée par le recrutement  de 7500 policiers et 2500 gendarmes d'ici 2020, comme l'avait promis Emmanuel Macron en campagne.


"Un certain nombre de missions peuvent être confiées à la police", ajoute-t-il. Certaines tâches ne peuvent d’ailleurs pas être effectuées directement par les militaires, comme les fouilles corporelles et la fouille des coffres de voiture, qui doivent être assurées par des policiers. 

Privatiser la sécurité, une bonne idée ?

En complément du dispositif allégé, beaucoup souhaiteraient un appel d'offre pour sous-traiter des missions de sécurité à des entreprises privées. C’est le cas de Thibault de Montbrial, avocat spécialisé dans la défense des forces de sécurité intérieure et créateur du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure. 


Dans une interview donnée au Figaro et parue ce jeudi, il suggère "de garder un appui militaire autour des zones stratégiques très sensibles (gares, aéroports), mais en développant davantage la sécurité privée armée dans les lieux recevant du public, et confier les patrouilles dynamiques aux seuls gendarmes et policiers".


L'avocat ajoute qu'il faudrait "constituer un maillage  de gens capables de riposter par le feu sur notre territoire" et préconise "davantage de gens armés dans l'espace  public : policiers, gendarmes mais aussi douaniers [qui] doivent pouvoir porter leur arme hors service". 


Pour Romain MielCarek, cette libéralisation du port d'armes ne serait pas forcément une bonne idée. En plus des risques de bavures accrus, une prolifération des armes de poing ne serait pas davantage utile face à des fusil d'assaut comme les terroristes en ont utilisé lors des attentats de 2015. "Les premiers policiers arrivés sur les lieux de la tuerie de Charlie Hebdo étaient armés de pistolets et se sont retrouvés face à des terroristes équipés de fusil d’assault, ils n’ont pas pu faire grand-chose". 


Chercheur en science politique, Mathieu Zagrodzki partage d'ailleurs cette analyse et estime qu'en dehors de policiers d'élite et de militaires, personne n'est formé riposter à des tirs en zone urbaine, avec des civils dans le secteur. Si le gouvernement choisissait de faire appel à des sociétés privées, "il faudrait être très attentif aux procédures de recrutement", ajoute-t-il.

Si je vous donne un Glock (ndlr, un pistolet de marque autrichienne) et que je vous demande de viser une cible fixe à quinze mètres, vous allez pouvoir l’atteindre rapidement au bout de quelques essais. Si c’est une cible mouvante avec des gens qui courent autour, ça ne sera pas le même résultat.Mathieu Zagrodski, chercheur en science politique

Il concède pourtant que le recours à des sociétés privées ne coûterait pas plus cher et qu'il permettrait une plus grande flexibilité en proposant des contrats sur des zones données pour des durées déterminées, notamment pour les grands événements comme l'Euro 2016.


Le recours à des entreprises ne concernerait pas la protection de la voie publique, mais uniquement des lieux privés comme des parcs d'attraction, des centrales nucléaires, etc. En aucun cas il ne serait habilité à officier sur la voie publique.

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