Quand la sécurité de Manuel Valls met en émoi une "ambassade des libertés"

Quand la sécurité de Manuel Valls met en émoi une "ambassade des libertés"

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REPORTAGE - Un conflit oppose depuis plusieurs semaines une librairie libertaire aux gendarmes déployés dans le cadre de Vigipirate, chargés de la sécurité de Manuel Valls. Deux mondes si différents et si proche géographiquement, ça devait forcément faire quelques étincelles. Et pourtant, ces derniers temps, les chose semblent s'apaiser.

Voici plus de six mois que deux mondes que tout oppose cohabitent sur quelques mètres carrés de trottoir de Paris. Au croisement de la rue Keller et de la rue de la Roquette dans le XIe arrondissement, on se regarde en chiens de faïence au mieux, et au pire, on s'ignore. D'un côté, la librairie libertaire Lady Long Solo dont la vitrine ne laisse que peu de doutes quant à son positionnement idéologique : y trônent des livres prônant la légalisation du cannabis, dénonçant les violences policières ou le rôle de la France dans le génocide rwandais. On y trouve aussi… quelques pipes à eau. Sur le trottoir, garé juste devant, un fourgon rempli de gendarmes déployés dans le cadre du plan Vigipirate. Un autre véhicule est stationné à l'autre bout de la rue. Ce déploiement est censé renforcer la protection du Premier ministre Manuel Valls qui habite là.

"Cigarette de compétition" et mitraillettes

Et forcément, la librairie dont s'échappe des effluves provoquant des " extases voluptueuses " - comme l'écrivait Flaubert - n'est pas ravie de son récent voisinage. "On se considère comme une ambassade des libertés" explique Farid, 44 ans, et "permanent" de la librairie. "Ils nous pourrissent la vie" dit-il en tirant sur sa "cigarette de compétition" comme il dit, un sourire en coin. "Ils nous ont accusés de les provoquer en fumant ici alors qu'on a toujours agi comme ça".

Le responsable de la librairie, Michel Sitbon s'est fendu d'une lettre ouverte au préfet de police qu'il a affiché sur sa vitrine. Il y dénonce ces "fonctionnaires arborant des mitraillettes", sa boutique "camouflée aux yeux du public".

Des gendarmes philosophes

Farid, ne comprend pas non plus pourquoi les policiers sont garés là même s'il reconnaît que ce n'est "pas à [lui] de décider de la sécurité du Premier ministre. Pour lui, l'Etat veut créer "une zone tampon entre [eux] et le milieu populaire". Pourtant, preuve que le temps (et la lettre ouverte ?) fait son effet, les relations semblent se détendre ces derniers temps : "on s'est fait à leur présence". Certains gendarmes auraient même été surpris en train de regarder la vitrine. "Ils savent qu'on n’est pas des méchants, c'est juste qu'on est sensible sur les questions de liberté" détaille Farid, pour qui "un État sans police serait un état où on serait vraiment libre".

Mais qu'en pensent d'ailleurs ces gendarmes ? Les plus jeunes d'entre eux - ils semblent avoir à peine 20 ans - engoncés dans leur gilet pare-balles, la mitraillette bien en évidence, se muent en colosse silencieux quand on approche. Les plus anciens, eux, sont un peu plus loquaces. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils prennent avec beaucoup de philosophie et de recul le mécontentement de leur voisin de trottoir. "Nous, on s'en moque qu'ils ne nous aiment pas. Ils ont bien le droit, nous sommes en démocratie. Et puis les autres gens du quartier nous apprécient bien dans l'ensemble. Depuis le 7 janvier, ils ont compris qu'il fallait plus de sécurité". Un riverain qui préfère garder l'anonymat va (presque) dans ce sens : "Franchement, pour moi, leur présence ne change pas grand chose, ils sont plutôt sympas. La seule chose, c'est que mon dealer ne veut plus venir me servir chez moi" rigole-t-il. 

Le préfet de police de Paris, responsable du plan Vigipirate, Michel Cadot, issu de la promotion Voltaire de l'Ena (celle de François Hollande) semble quant à lui se moquer des revendications de la librairie libertaire comme de sa première dissertation. "De toute façon on fait régulièrement des lettres pour soutenir des sans-papiers, elle aussi sans réponse, donc on sait qu'on est estampillé" soupire Farid. Également contacté par nos soins, Manuel Valls et le Préfet de Police n'ont pas donné suite. 

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