Le ministre de l'Education veut faciliter le redoublement, mais qu'en pensent les profs ?

DirectLCI
ÉCOLE - Jean-Michel Blanquer veut faciliter de nouveau le redoublement, et redonner aux professeurs le pouvoir à ce sujet. Qu'en pensent-ils ? Doit-on s'attendre selon eux à une hausse des redoublements ? LCI leur a posé la question, alors qu'un projet de décret sur ce sujet doit être présenté ce jeudi devant le Conseil supérieur de l'éducation.

En novembre 2014, la ministre de l’Education nationale de l'époque, Najat Vallaud-Belkacem, avait pris un décret affirmant le "caractère exceptionnel" du redoublement. Celui-ci ne pouvait être décidé qu’à la demande des parents, et à la fin d’un cycle (CM2, 3ème, terminale). En place depuis le mois de mai 2017, Jean-Michel Blanquer veut le ré-autoriser et le faciliter, même s’il souhaite que la mesure reste rare. Ainsi, son projet de décret présenté ce jeudi 14 décembre devant le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) - appelé à un vote consultatif - rétablit la possibilité du redoublement. Il redonnera en effet du pouvoir aux professeurs et chefs d’établissement, qui pourront de nouveau proposer de faire redoubler un élève. Comment les enseignants accueillent-ils cette réforme ? LCI leur a posé la question.


"Cette réforme ne changera pas grand chose à notre quotidien", nous répond d'emblée Anne-Sophie Legrand, professeure de physique-chimie au collège Yvonne Le Tac à Paris, et membre du syndicat SNES-FSU. L’entourage du ministre de l’Education a en effet bien précisé que le redoublement devait "rester exceptionnel". "Le conseil de classe pourra alerter en cours d’année sur un risque de redoublement, il proposera alors un accompagnement à l’élève (stage, tutorat…) et s’il y a malgré tout un échec, le chef d’établissement pourra in fine décider d’un redoublement en fin d’année", précise le texte du projet de décret.

En vidéo

Redoublement, le retour ?

Un texte à l'intérêt discuté

Claire Krepper, secrétaire nationale du SE-UNSA et professeure d’anglais en collège et en lycée, a elle "du mal à voir l'intérêt de ce texte". "On a beaucoup travaillé sur l’idée que le projet de formation et le parcours de l’élève devaient être construits avec la famille. Ce texte, qui redonne du pouvoir au conseil de classe, peut relancer les procédures d’appel et créer des tensions entre les familles et l’équipe pédagogique", développe l'enseignante.


Des personnes que nous avons interrogées, seul le vice-président du SNALC (Syndicat national des lycées et collèges), professeur de français dans un lycée d'Asnières-sur-Seine, se montre favorable à cette réforme. "Enfin, le ministre reconnaît nos compétences professionnelles ! Le redoublement est une décision pédagogique. Bien sûr, nous devons dialoguer avec les familles, mais il est normal que la décision revienne aux chefs d’établissement et aux professeurs", fait valoir Jean-Rémi Girard. "Si la décision relève de l’institution, elle aura plus d’effet sur les élèves. Nous pourrons leur dire ‘Attention à tes résultats, tu pourrais redoubler’", continue-t-il. "Mais ce n’est pas parce que ce texte est voté que le redoublement retrouvera ses taux des années 70/80. Il restera rare."

Vers une nouvelle augmentation du redoublement ?

Pourtant, certains professeurs craignent de voir les chiffres du redoublement augmenter de nouveau. "Ce texte est contre-productif car il pourrait relancer au moins marginalement le redoublement, qu’on essaye de supprimer et qui est propre à la France", avance Claire Krepper. A ses yeux, "le fait de rouvrir le dossier du redoublement et de le réhabiliter comme une mesure de remédiation des difficultés scolaires peut augmenter le nombre de propositions de redoublement : les professeurs auront plus tendance à dire ‘l’élève n’a pas tout acquis, on le fait redoubler’".


 Il est vrai que le pourcentage de redoublants en France est bien plus élevé que dans les autres pays de l'OCDE. Selon la dernière enquête PISA de 2015, 22% des élèves ont redoublé au moins une fois avant l'âge de 15 ans, soit le double de la moyenne des pays développés. L'Hexagone a toutefois connu la plus forte baisse, avec une diminution de 16 points entre 2009 et 2015. Dans une enquête PISA datant de 2012, 7% des élèves français redoublaient le CP ou le CE1. Or, dans un tiers des pays européens, il existe une interdiction de redoubler au cours des premières années du primaire.

L'inefficacité du redoublement prouvée par des études

Surtout, de nombreuses études ont démontré l'inefficacité du redoublement sur les élèves. Selon une étude du Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco) datant de 2015, au mieux le redoublement n'a pas d'effet, au pire il s’avère nocif pour la réussite scolaire des élèves et pour le développement de leur estime de soi. Pour Jean-Rémi Girard toutefois, il faut "faire attention aux études qui montrent que le redoublement n'est pas bénéfique". "Que les élèves qui redoublent soient moins bons que les autres à l’arrivée, ce n’est pas une surprise", souligne-t-il. Mais Anne-Sophie Legrand et Claire Krepper sont d'accord avec ce constat d'inefficacité. "Au collège, le redoublement est rarement efficace. Il faudrait plutôt privilégier d’autres moyens de remédiation pour les élèves en difficulté", lance la première. "Cela nous ennuie car le redoublement a un impact négatif et n’est pas efficace sur les difficultés scolaires des élèves. Il peut être utile seulement quand derrière il y a un projet d’orientation, à la fin de l’année de 3e ou de la seconde", dit Claire Krepper.


Les professeurs seraient-ils donc si peu attachés au redoublement, alors que le rapport du Cnesco affirmait le contraire ? "Je ne suis pas sûre que les professeurs y soient très attachés. Le redoublement reste en désuétude. Nous préférerions proposer des solutions alternatives, même si c'est vrai que, tout en sachant que le redoublement n'est pas efficace, certains trouvent bizarre de laisser passer un élève qui n’a pas le niveau", déclare Anne-Sophie Legrand. "Les professeurs sont attachés au redoublement,  mais on s’aperçoit vite que ça ne sert pas à grand-chose. Ce n’est pas une bonne solution", ajoute Claire Krepper. En revanche, nos trois interlocuteurs sont d'accord pour permettre de nouveau le redoublement avant le passage en classe de première : "Au lycée, l’interdiction du redoublement posait des problèmes à la fin de la seconde. Beaucoup d’élèves étaient réorientés dans des séries dont ils ne voulaient pas. S’il permet de mieux orienter, le redoublement peut être positif", concède la membre du SNES-FSU. 

Monsieur Blanquer est dans une stratégie de communication."Claire Krepper

Au final, à en croire nos interlocuteurs, ce décret ne devrait pas changer grand chose pour les professeurs et les élèves. Claire Krepper y voit plutôt un effet d'annonce du nouveau ministre de l'Education nationale. "Je ne pense pas que monsieur Blanquer soit attaché au redoublement, ce n’est pas une conviction personnelle chez lui. Il est dans une stratégie de communication à l’égard du grand public. Le ministre est soucieux de rétablir l’autorité de l’école, il sait que ça plait aux gens. Mais ça ne changera rien et ne fera pas mieux réussir nos élèves."

Plus d'articles

Sur le même sujet