Assassin’s Creed ou comment transformer un jeu video en film évident

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ADAPTATION – S'il n'y a pas eu de nouveau jeu video cette année, Assassin's Creed se dévoile cette fois en film qui sort ce mercredi dans les salles. Avec un Michael Fassbender tellement évident en Assassin. Retour sur la genèse du projet fou d'Ubisoft.

Il est le gardien du Temple. Le sage qui sait tout de la légende d’Assassin’s Creed. Ce fameux Credo, personne ne le connaît mieux que lui. Et pour cause, c’est un peu lui qui l’a écrit, l'a conçu. Aymar Azaïzia est le directeur de la marque Assassin’s Creed, la plus célèbre franchise d’Ubisoft. Son rôle : "S’assurer que tout est cohérent, écrit dans le ton et avec la qualité que l’on peut attendre d’un Assassin’s Creed", explique-t-il. Son domaine d’intervention tient tout autant des jeux vidéo que des romans, des BD, des produits dérivés et désormais du film "tellement évident" à faire.


Mercredi, l’emblématique jeu vidéo va envahir les salles de cinéma. Une aventure au budget colossal qui a mis près de six ans à se concrétiser, une longue gestation pour le premier bébé cinéma d'Ubisoft, connu jusque-là pour ses jeux vidéo. Le jeu vidéo et le cinéma ont des routes désormais plus proches que jamais. Si le jeu a souvent pioché du côté du 7e Art pour concevoir des opus vidéoludiques capables de mêler scénario bien ficelé et plans cinématographiques plus vrais que nature, le grand écran s’en va tout autant picorer des idées de film du côté des consoles. Mais cela a bien souvent donné des adaptations sans saveur. Super Mario en reste l’une des plus tristes exemples, tout comme Street Fighter, même si Lara Croft ou Warcraft et son film grand spectacle ont su rehausser le niveau.

Le mauvais souvenir Prince of Persia

Ubisoft sait combien il est difficile de passer d’un écran à l’autre et se souvient de l’adaptation ratée d'un autre jeu maison, Prince of Persia. "On n’a pas eu la main dessus", rappelle-t-on du côté de l’éditeur français qui avait laissé la main à Disney pour mettre en scène Jake Gyllenhaal dans le rôle-titre. Ubisoft ne lui en a pas tenu rigueur et l’acteur américain devrait prendre prochainement la tête de The Division, autre adaptation en réflexion, mais gérée par la branche cinéma du groupe cette fois.


Et c’est sans doute là la clé du succès : être maître de son histoire et de son destin, bon ou mauvais. Tout cela, le patron Yves Guillemot et les siens l’ont compris en 2011 en créant Ubisoft Motion Pictures (UMP), chargé de transformer les licences maison en films. "On a tiré les leçons des précédentes tentatives d’adaptation de jeu vidéo à l’écran. Nous voulions surtout injecter dans UMP ce qui tenait de l’ADN "d’Ubi", comprendre ce qu’était vraiment Assassin’s Creed et le transcrire le mieux possible au cinéma", se souvient Jean de Rivières, l’un des producteurs du film. "Ubisoft a absolument tout décidé pour le développement du film. Nos scénaristes, les acteurs, les décors…"


Pour réussir son pari et "challenger Hollywood", le studio s'est assuré les services d’une star, Michael Fassbender (Shame, X-Men). "C’était une évidence", explique Jean de Rivières. "On avait pensé à James Franco, Matthew McConaughey ou encore Ryan Gosling. Mais on était persuadé que Fassbender incarnait l’univers." Sans connaître le jeu, l’acteur allemand a adoré la philosophie d’Assassin’s Creed. "Michael n’est pas un gamer, mais il a aimé le thème, cette réflexion sur la possibilité de voir la vie de nos ancêtres à travers une machine qui scruterait notre ADN. Ça l’a passionné. Comme Angelina Jolie fut une Lara Croft évidente, il y avait quelque chose d’instinctif dans ce choix qui a porté le film", souligne-t-il.

"Comme si Assassin's Creed n'était pas un jeu vidéo"

Le réalisateur Justin Kurzel a été l'autre clé du succès. "Il nous a fait comprendre qu’il fallait qu'on fasse un vrai film de cinéma, avec de vrais décors et peu d’effets spéciaux ou juste pour servir l’authenticité du propos", se souvient le producteur français. Ainsi 800 figurants ont été embauchés à Malte pour les scènes de foule. L'impressionnant saut de la foi a été réalisé par un cascadeur qui a fait une chute de 30 m. "Nous avons fait tous ces efforts avec la conviction qu’on était dans le vrai", se félicite Jean de Rivières. "Comme si Assassin's Creed n’était pas un jeu vidéo, mais la vision d’une histoire d’un film."


Encore fallait-il que le film soit bon. Pour y parvenir, Ubisoft a assuré ses arrières très en amont. En faisant intervenir les équipes du jeu vidéo, habituées à la franchise. "Il y a littéralement une bible Assassin’s Creed avec des piles d’informations. Ce qui fait peur la première fois qu’on la voit", s’amuse Aymar Azaïzia qui a souvent baladé sa bonhommie dans les coulisses du tournage pour s’assurer que tout allait bien. 


Et de rappeler que chaque histoire tirée de la saga doit répondre à des fondamentaux : la notion de voyage dans le temps est essentielle et le choix doit sans cesse s’arrêter "sur des moments pivot de l’histoire de l’humanité". Pour ce premier film, ce sera l’Inquisition espagnole du XVe siècle. De là, découle une visite historique des lieux. "Mais ce n’est pas une machine à voyager dans le temps", martèle Aymar Azaïzia. "On y va pour apprendre quelque chose, faire une visite culturelle, pas pour changer le présent". La dernière idée importante est d’avoir une histoire forte et un personnage charismatique : "On se sert de la toile de fond de l’histoire de l’humanité pour raconter de belles histoires avec des personnages contemporains."

En vidéo

Le jeu vidéo à succès Assassin’s Creed débarque sur le grand écran

Faire un bon film avant tout

Alors pourquoi ne pas avoir repris la trame d’un jeu précédent déjà salué par les joueurs et la critique ? "C’est l’expérience qui a parlé", clame le directeur des contenus. "On fait du transmédia depuis longtemps sur Assassin’s Creed. Les premiers romans étaient calqués sur les histoires des jeux. On s’est rendu compte que, pour les connaisseurs et les nouveaux venus, il valait mieux avoir des histoires fortes inédites, intéressantes même sans connaître le jeu. Le mandat du film était le même. On a d’abord cherché à faire un bon film. Après on s’est occupé de faire un film Assassins’s Creed".


Les équipes d’Ubisoft Motion Pictures et de la franchise Assassin’s Creed ont alors travaillé main dans la main pour arrêter une période, trouver le héros qui en serait le reflet et son histoire. Callum Lynch et son aïeul Aguilar étaient nés. Si on ne veut pas parler de concessions chez Ubisoft, on reconnaît cependant que quelques aménagements ont dû être faits pour transposer le jeu au grand écran. L’Animus, élément clé qui permet de "faire revivre le passé de son ancêtre au héros", a été repensé pour être plus "cinégénique". De l’habituelle chaise de réalité virtuelle, l'Animus s'est mué en bras articulé qui permet la synchronisation entre le présent et le passé. "Cela permettait des plans audacieux, des chorégraphies entre le passé et le présent", explique Aymar Azaïzia, admettant une "évolution naturelle" que l'on pourrait retrouver dans le jeu. "C’est plus lisible pour les néophytes. On a graphiquement quelque chose qui permet de raconter des éléments un peu complexes faisant écho au passé." Par rapport aux jeux, l'histoire se déroule également très majoritairement dans le présent pour installer des personnages.

Clins d'œil à gogo aux fans de la saga

Les connaisseurs de la saga n’ont pas pour autant été oubliés. "On a accepté de laisser des éléments superflus de côté. Les fans les reconnaîtront, mais on a choisi de ne pas les dévoiler pour ne pas surcharger le premier film. Ils seront amenés à être développés peut-être plus tard", lâche de manière sibylline Aymar Azaïzia. En attendant, les fans peuvent s'amuser à tenter de retrouver certains clins d'œil à la saga. "Il y a de grands élans d’amour à tous nos fans, dont une scène. Beaucoup de personnes qui ont travaillé sur les films étaient des fans de la saga. Ça se ressent dans la qualité des costumes, dans le nombre de détails cachés dans les décors", lâche le Québécois d'adoption avant de lancer un défi aux habitués de la saga : "Dans le bureau d’Alan Rikkin, il y a énormément d’objets qui font référence à tous les jeux de la saga. Il y a notamment une carte derrière lui sur laquelle sont indiqués des points d’intérêt. J’attends la liste des plus forts !"


Si vous aviez l’habitude d’être acteur d’un jeu Assassin’s Creed, vous allez prendre plaisir à n’être que spectateur. Tout d’abord car Michael Fassbender semble né pour être un Assassin. Il embrasse parfaitement la "fonction" et le rôle, et on lui trouverait presque des liens du sang avec les Desmond, Ezio et autres Altaïr, personnages mémorables de la franchise que l'on aperçoit dans l'une des scènes finales. Grâce à un parfait l’équilibre, le film parvient à ne jamais perdre en cours de route néophytes et fans de la saga, auxquels ils distillent quelques petits clins d’œil. Le pari d'Ubisoft est-il réussi ? On peut lâcher un grand oui avec un film spectaculaire mais jamais spectacle. Le souci du rendu visuel si cher à la saga vidéoludique est parfaitement honoré par la caméra de Justin Kurzel. L’enjeu pour Ubisoft était énorme : passer d’une société qui fait des jeux vidéo à une société qui fait de bons films. Le premier coup d'essai est un coup fort joliment réussi.

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