"Facebook est devenu un service comme un autre"

"Facebook est devenu un service comme un autre"

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ANALYSE – A l'occasion du dixième anniversaire du réseau social, metronews a demandé à Stéphane Hugon, sociologue et fondateur de l'institut Eranos, de décrypter l'évolution que Facebook a entrainé dans notre société.

En dix ans d'existence, Facebook a-t-il modifié nos relations sociales ?
Oui et la première raison est particulière à la France, un pays organisé de manière patriarcale et égalitaire. Historiquement en France, le principe de communauté a été occulté car le communautarisme représente une menace pour la démocratie telle qu'on la conçoit. Facebook n'a pas inventé ce principe, mais l'a révélé et amplifié. C'est devenu un autre moyen horizontal d'échanger des idées et de construire son identité. Dans ce sens, Facebook n'est pas une révolution technologique, mais sociétale.

Sommes-nous devenus plus proches de nos amis ?
Son énergie et sa force sont surtout de valoriser le deuxième cercle, c’est-à-dire les amis d'amis. Le premier cercle est constitué de sa famille, ses amis proches ou encore ses collègues. C'est un groupe grâce à qui on apprend moins de choses qu'avec le deuxième cercle que l'on connaît forcément moins. Facebook permet donc de garder un lien avec des gens que l'on ne côtoie pas au quotidien, mais que l'on aimerait voir plus souvent.

Est-ce que Facebook incite à la mise en scène personnelle ?
Oui, il existe une sorte de jubilation de la fiction et du "fake". C'est un vrai enchantement pour lutter contre l'ennui, mais aussi une stratégie de survie face à l'échec d'autres valeurs importantes de notre société comme la religion ou la politique. Ces petites histoires caractérisent finalement un discours du vide.

Est-ce une manière d'affirmer sa personnalité ?
Devenir soi-même c'est avant tout se détacher du reste du monde. Détachement psychologique (devenir adulte), économique (devenir indépendant), psychologique (ne pas subir l'influence des autres). Depuis deux siècles, la société s'est construite sur trois principes : autonomie, émancipation et indépendance. On les retrouve notamment dans la culture militante ou la culture rock qui permettaient de marquer sa différence. Aujourd'hui ces valeurs ont moins de prise sur nos vies, on recherche d'avantage des expériences de lien, de partage, de participation…

Comment expliquer cet attrait pour ce principe de communauté ?
Le philosophe français Michel Foucault disait que pour comprendre une société, il faut observer les névroses qu'elle génère. Et si la fin du XIXe était gagnée par l'hystérie, la fin du XXe voit émerger les phénomènes d'addiction. Or, l'addiction, est une manière — excessive — de témoigner que l'on ne peut plus se passer de son environnement social ou de ses objets. Désormais on se construit plutôt dans la ressemblance à une communauté. Un nouvel espace s'est dégagé entre l'individu et la masse : le groupe d'amis. Il ne représente ni la citoyenneté, ni l'universalisme.

Autour de quoi se constituent ces communautés ?
Une société se construit dans le but d'atteindre un but commun, comme une entreprise par exemple, dont l'objectif est de se rassembler pour au final gagner de l'argent. Une communauté représente surtout le simple plaisir de se réunir, comme pouvaient le faire les flashmobs à une époque. C'est pour cela qu'une communauté est plutôt considérée comme un événement, la notion de temporalité est essentielle. Elle révèle un manque que la société ne peut plus combler.

Que change cela dans notre société justement ?
Ces personnes ne sont plus contre la société, mais à côté, notamment chez les plus jeunes. Lors des dernières européennes, leur abstention a été de 82 %. Face à la crise des fondements importants de notre société, l'école, la religion, le travail, les syndicats et la famille ; les plus jeunes se retrouvent désormais dans leur communauté ou leur tribu. Leurs valeurs ne sont plus issues de ces fondements habituels mais viennent plutôt du luxe, du sport ou encore du tourisme. Cela est révélateur de la marchandisation de notre société. Et les marques très présentes sur Facebook l'ont bien compris.

A-t-on déjà observé un phénomène équivalent auparavant ?
Oui, à chaque fois qu'une technique a rencontré un écho dans le social. C'est exactement ce qu'il s'est passé lors de l'âge d'or de la presse écrite qui avait rencontré son public, mais aussi avec l'avènement de la télévision ou l'explosion des radios libres. Mais ça a également été le cas après l'invention de l'impression par Gutenberg. On est alors passé de la lecture collective à la lecture individuelle, pour soi, à voix basse. A chacun de ses exemples, on s'est dirigé vers une société de niche et de communauté.

Que change Facebook sur notre rapport à la notion de vie privée ?
Le vrai problème est de savoir ce qu'il adviendra de nos données personnelles. Imaginons que certaines d'entre elles échappent au contrôle de Facebook. Si un listing des personnes homosexuelles se répandait en Russie par exemple, qu'est-ce que ça donnerait ? Même chose pour le domaine médical, comment agiraient les employeurs potentiels ou les assureurs s'ils connaissaient les maladies de certains ?

Ces données servent pourtant essentiellement au ciblage publicitaire.
Oui, lors de nos études, les plus jeunes nous disent globalement que cela ne les dérange pas. Quitte à avoir des publicités autant qu'elles les intéressent. Mais que donnerait ce principe s'il n'était pas appliqué qu'à la publicité ? Facebook ne donnerait plus que des informations censées nous intéresser, donc cela entraînerait une disparition de toute une partie de la réalité.

Est-il juste de dire que les jeunes sont désormais moins attirés par Facebook ?
Oui, alors qu'au début ce réseau social correspondait tout à fait à leurs attentes en structurant des usages qui existaient précédemment, il est désormais moins glamour. Il s'apparente plutôt aux Pages Jaunes où l'on peut y retrouver tout le monde. C'est désormais un site qui s'adresse aux masses et rencontre le même phénomène qu'Internet depuis ses débuts : devenir un service comme un autre.

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