Femmes et numérique : pourquoi le mariage est si compliqué à mettre en place ?

High-tech
DÉCRYPTAGE - Elles ne représentent que 16% des salariés dans la Tech (développeur, data scientists, informaticienne, etc.) et moins de 10% des startups sont dirigées par une femme : les femmes dans le numérique, c’est une longue histoire de "je t’aime moi non plus". Et si tout cela n’était en fait basé que sur des rendez-vous manqués et des malentendus ?

Les secteurs du numérique ont le vent en poupe. Création d’applications mobiles, d’objets connectés, de technologies… A chaque jour, ses milliers de nouvelles startups et ses idées qui germent. Et pourtant, dans ce creuset de créativité et d’innovation, les femmes n’arrivent que trop peu à émerger. 


Selon le cabinet de recrutement Urban Linker, on ne dénombre ainsi que 28% de femmes dans les métiers numériques, 16% dans ceux de la Tech pure (développeuses, data scientists, etc.) et à peine 8% des entreprises Tech sont dirigées par une femme. Et quand elles veulent lever des fonds, les investisseurs y injectent moitié moins d’argent alors qu’elles génèrent plus de revenus à l'arrivée.  Y aurait-il un désamour entre les femmes et le numérique ?

L’école, le premier levier à activer

Premier constat : il y a un manque criant de profils féminins dans le numérique. Pourtant, depuis plus d’un quart de siècle, il est démontré que les filles réussissent mieux que les garçons dans leur scolarité, toutes filières confondues. Mais rares sont celles qui pensent à s’orienter vers les métiers scientifiques ou industriels. En 2016, les filles représentaient ainsi 55% des élèves de l’enseignement supérieur, mais seulement 38,7% des effectifs en formation scientifique. 


"Ces métiers sont victimes d’énormément de stéréotypes et d’idées préconçues qui écartent les jeunes filles. Donc il n’y pas de vivier", regrette Florence Barnier, directrice du développement de Elles Bougent, une association qui veut sensibiliser et valoriser les talents féminins dans la Tech, l'industrie et le numérique. Et parmi les secteurs de l’ingénierie, le numérique est  l'un de ceux où l'on compte le moins d'étudiantes en première année. 10 à 15% seulement de filles y sont par exemple recensées contre 25-30% dans les écoles d’ingénieurs. Et ce chiffre est en baisse…

Des lycéennes échangent avec des ingénieures lors de l'événement "Elles innovent pour le numérique" organisé par l'association "Elles bougent".

"Il y a une méconnaissance générale sur ces nouveaux métiers. Les filles ne s’en emparent pas et s’en auto-excluent même", déplore Florence Barnier. Pour y remédier, Elles bougent organise chaque année des actions pour mettre en relation élèves et expertes. En avril dernier, c’étaient au tour des femmes du numérique de s’adresser à des lycéennes et de leur montrer qu’elles pouvaient s’épanouir dans ce secteur. "Quand on parle numérique et Tech, les adolescentes s'imaginent plutôt un développeur seul face à son ordinateur ou un ingénieur informaticien. Au final, elles ne savent pas vraiment ce que c’est", explique Valérie Le Gouic, professeur d’anglais au lycée Le Corbusier de Poissy qui accompagnait la sortie ce jour-là à l'Isep, l'école d'ingénieur du numérique installée à Issy-les-Moulineaux. 


Difficile donc dans ces conditions de les sensibiliser au numérique. La preuve : à la fin de la journée, seulement une sur trois se dira intéressée par le secteur, mais pas au point de s'y voir. "Quand j'y travaillais, Microsoft a organisé  à plusieurs reprises un événement sur ce thème. Il s’appelait 'Les DigiGirlz'. Des collégiennes venaient découvrir les métiers de la Tech. Et j’avais alors réalisé qu’aucune n’était intéressée par la Tech. Elles me disaient toutes vouloir travailler 'avec des êtres humains'", se souvient Roxanne Varza, désormais à la tête de Station F, l’incubateur parisien de startups créé par Xavier Niel.

Changer les mentalités et trouver des "role models "

Comment alors balayer les clichés et sensibiliser des jeunes filles qui n’ont pas forcément la curiosité ni l’envie d’aller vers la Tech ? "La manière  dont les sujets sont présentés à l’école est un souci", souligne Roxanne Varza. "On ne montre pas la créativité ni la puissance de ce qu’on peut faire dans la Tech". Et Florence Barnier d'appuyer : "Cette génération est née et baigne dans le numérique. Ces jeunes filles sont toutes utilisatrices de smartphones et d’applis. Mais elles ne savent pas qu’elles peuvent travailler aussi pour produire tout cela". 


Et le manque de "role models" féminins n’aide évidemment pas à créer des vocations. Pourtant, de nombreuses femmes ont été à l’origine de grandes avancées numériques : la pionnière des algorithmes Ada Lovelace, Katherine Johnson à laquelle on doit le premier programme spatial américain, Margaret Hamilton, qui a conçu l'ordinateur de bord d'Apollo, ou encore Hedy Lamarr (photo ci-dessous), plus connue pour ses talents d’actrice que ses innovations à l’origine de la téléphonie mobile ou du wifi. Malgré tout cela, on ne trouve qu’à peine plus d’un quart de codeuses ou 11% de femmes dans la cybersécurité. Et peu de noms peuvent être cités spontanément.

Changer la culture des écoles du numérique pourrait donner davantage envie aux filles de s'y inscrire.  La célèbre Ecole 42 de formation au numérique a ainsi désormais une directrice à sa tête (Sophie Viger). "Avant son arrivée, il y avait sans doute des propos sexistes, un environnement peu confortable pour elles. On ne comptait que 9% de filles. Quelques mois plus tard, elles représentent près de 25% des effectifs", remarque Roxanne Varza. Il a suffi de peu de choses, la création d’une boîte mail pour dénoncer anonymement le harcèlement ou encore une meilleure répartition des filles dans les groupes, pour y parvenir.

Des associations et des projets pour mettre la femme numérique en avant

La visibilité des femmes est aussi devenue un moteur autant qu'une demande plus ou moins dans l'air du temps. En mai dernier à Paris, le salon VivaTech s'est ainsi targué d'avoir 40% d’intervenantes internationales. Il vise même la parité dans les deux ans. A Station F, il est désormais interdit d’organiser un panel d’intervenants 100% masculin. "On ne donne pas encore suffisamment la parole aux femmes et elles n’osent pas la prendre. Il faut leur demander de postuler car elles ne le font pas spontanément", martèle Roxanne Varza. 

 

Outre Elles Bougent, des associations ont vu le jour pour faire bouger les mentalités et donner plus de visibilité aux femmes comme Women in Games pour le jeu vidéo ou Femmes@Numérique. Plus globalement, les initiatives se multiplient. Station F a même prévu le 1er octobre prochain une journée "F for Femme" pour valoriser l'entrepreneuriat au féminin.  

En vidéo

Métiers du numérique : tout le monde peut se former !

Pour Roxanne Varza, il faut aider les lycéennes à "faire un premier pas vers ce milieu" en les incitant à participer à des sessions de codage, des cours d’introduction informatique comme ceux organisés lors du Summer Camp cet été par Station F. "Elles pourront avoir une meilleure appréciation ou compréhension du milieu, savoir si cela leur correspond ou pas", s'enthousiasme-t-elle. "Ça ne passera pas forcément par l’école car il faut du temps avant que l’Education nationale ne change. Mais elles peuvent faire changer les choses par elles-mêmes".

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter