Trump en guerre contre Huawei : quatre scénarios de sortie de crise (ou pas)

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Commerce mondial : Trump déclenche la "guerre des taxes"

GÉO-POLITECH - Huawei peut-il vraiment continuer à produire des smartphones sans l'ombre d'une technologie américaine à l'intérieur ? Donald Trump peut-il maintenir la pression malgré le lobbying de ses propres industriels et géants du high-tech ? La Chine peut-elle réagir, et si oui comment ? Pour l'instant, l'affaire Huawei pose beaucoup de questions. Reste à voir quel scénario l'emportera.

Selon certains analystes quelque peu persifleurs, Donald Trump a récemment eu une illumination, comme une épiphanie : en soumettant des centaines de milliards de dollars d'importations chinoises à des droits de douane renforcés, ce n'est pas la Chine qu'il faisait payer, mais les clients américains de l'industrie chinoise. Et au final ses propres consommateurs. Il lui fallait donc trouver un moyen de mettre la Chine en difficulté, en minimisant les effets de bord sur son propre territoire. En s'attaquant à Huawei sous couvert de "sécurité nationale", le président américain a trouvé une victime idéale.

À ce jour, la situation est gelée. Après l'annonce tonitruante du week-end dernier sur les entreprises étrangères "à risques", le Département américain du commerce a depuis repoussé à la mi-août l'application des sanctions qui couperaient Huawei de ses fournisseurs et partenaires américains. Une décision probablement prise sous la pression de géants des semi-conducteurs (Intel, Qualcomm et d'autres), et d'opérateurs télécoms clients de Huawei, soudain privés de commandes, de produits, de support technique ou de mises à jour. D'ici à la fin de l'été pourraient donc se dessiner plusieurs scénarios possibles. Voici ceux qui, selon nous, seraient les plus probables.

1 - Trump réussit son coup de poker (ou renonce)

En faisant de Huawei l'otage de sa négociation commerciale avec la Chine, Donald Trump a franchi un pas, probablement sans précédent dans l'histoire du commerce mondial. Ce n'est pas juste le marché américain qui est désormais interdit à Huawei, mais toute interaction avec une entreprise américaine, que ce soit comme fournisseur, client ou partenaire. Le moyen de pression est massif et vise, comme les sanctions précédentes, à forcer l'administration chinoise à s'asseoir à la table des négociations pour signer un nouvel accord commercial. 

Pourtant, même aux États-Unis, la mesure ne fait pas l'unanimité. Et face à lui, Donald Trump ne devrait pas trouver que des Chinois, loin de là. Toute l'industrie high-tech -et une bonne partie de l'industrie tout court- s'inquiète notamment d'une vague de protectionnisme qui les laisserait sans alternative. Rares sont ceux dont les circuits de production et d'approvisionnement ne passent pas par la Chine. Autres acteurs : tous les opérateurs télécoms, Américains certes, mais aussi tous les autres, pour lesquels un Huawei qui ne serait pas en ordre de marche serait la cause presque mécanique d'un retard dans le déploiement de la 5G. Or celle-ci concentre aujourd'hui tous leurs investissements.

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2 - Huawei dévoile son "Plan B"

S'il n'a plus de licence Android, Huawei peut -comme l'essentiel des fabricants de smartphones chinois, en tout cas quand ils servent leur marché intérieur- se tourner vers AOSP, la version open source, libre et gratuite du système de Google. Certes, les mises à jour n'y sont pas si régulières. Mais le système est libre d'utilisation, sans condition de licence. Problème : pour pousser les constructeurs à privilégier Android, Google a exclu son magasin d'applications Google Play et l'essentiel de ses applications-phare d'AOSP. Or sans Google Play, difficile d'avoir accès à d'autres applications créées aux États-Uni. Fini ainsi Instagram, Uber, Whatsapp et les autres, sauf à trouver un moyen simple offert à l'utilisateur qui voudrait les installer.

L'autre option, dont Huawei admet qu'il la mène depuis longtemps, c'est de posséder son propre système, une démarche "à la Apple" où il contrôlerait tant le matériel que le logiciel. Baptisé Hongmeng, le système saurait faire tourner des applications Android et ne s'arrêterait pas aux smartphones. En tant que numéro deux du marché mondial du smartphone, Huawei pourrait tenter l'aventure, même si les précédents heureux sont rares : ni Microsoft -avec Windows Phone, ni Samsung -pourtant numéro un du marché- n'ont réussi à imposer leur propre système à côté d'Android et iOS.

Autre inconnue côté Huawei : au-delà des smartphones, quid de ses PC portables, les Matebook X Pro par exemple, qui fonctionnent tous sous Windows ? À ce jour, Microsoft ne dit mot sur ce qu'il fera dans l'avenir. Mais les PC de Huawei ont d'ores et déjà disparu de son magasin en ligne, difficile d'y voir un bon présage.

Surtout, tout cela ne règle pas le problème des composants, de tout ce qui fait un smartphone aujourd'hui. Huawei aurait ces derniers mois fait des réserves de composants cruciaux. Mais cela pourrait ne faire que repousser le problème.

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3 - Huawei dans l'impasse

En interdisant à toute firme américaine de travailler avec Huawei, l'administration Trump a mis le fabricant dans la tourmente, mais aussi tous ses fournisseurs et partenaires dans une situation de totale insécurité juridique -et pas seulement s'ils sont aux États-Unis. 

Dernier exemple : si Huawei produit ses propres processeurs pour smartphones, ils sont basés sur une architecture signée ARM, une entreprise anglaise appartenant au Japonais Softbank. Problème réglé ? Pas du tout, ARM vient d'intimer à ses troupes l'ordre de ne plus travailler avec le Chinois. Raison avancée: si ARM est britannique, certaines des technologies qu'il utilise trouvent leur origine aux... États-Unis. Quand on sait qu'un smartphone embarque des technologies couvertes par près de 250.000 brevets, difficile d'imaginer en produire un sans traverser les frontières de la propriété intellectuelle. Dans ces conditions, concevoir un "smartphone souverain" à la chinoise semble impossible. 

Même le statut des employés américains de l'entreprise pose question, tant pour les 1.500 récemment recrutés aux États-Unis, que pour tous ceux qui travaillent en Chine aujourd'hui. Travailler pour Huawei, quand on détient un passeport américain, ce serait violer les sanctions ?

4 - La surenchère se poursuit

On voit mal la Chine laisser l'administration Trump oblitérer le business de l'un de ses fleurons sans réagir. L'enjeu est trop massif, d'autant que l'affaire se joue sur la place publique. Bref, il n'est plus juste ici question de taxes à l'importation sur les produits chinois. On peut s'attendre à ce que Pékin réagisse, vigoureusement. Pour l'instant, les déclarations des ministres de Xi Jinping sont combatives, mais mesurées, si l'on s'en tient à ce que rapporte la version francophone de la télévision d'Etat CCTV. 

Les moyens possibles de rétorsion de la Chine sont nombreux. S'il est compliqué de produire un smartphone sans une technologie américaine à l'intérieur, rares sont les industries, high-tech ou non, qui peuvent imaginer travailler sans la Chine, comme fournisseur, usine ou client. De quoi entrevoir une poursuite d'une surenchère de sanctions croisées, jusqu'à ce que les deux partenaires soient contraints à un accord.

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