"La France peut être le fer de lance de l'eSport en Europe"

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ENTRETIEN - Depuis peu, Ubisoft a décidé de se doter d'un département consacré au développement eSport de ses activités. Preuve s'il en était besoin de l'importance que prend le sport électronique compétitif de nos jours. Rencontre avec François-Xavier Deniele, directeur de l'eSport chez l'éditeur français.

Depuis près de dix ans, le jeu vidéo a fait sa mue. Ou plutôt, accélère le développement d'une facette qu'on sentait latente : sa vision compétitive. L'eSport, ou sport électronique, a transformé des joueurs "de salon", adeptes du multijoueur en ligne, en professionnels du gaming. Des joueurs d'à peine 20 ans pour la majorité qui se sont emparés de ce format compétitif pour devenir des stars, avec des centaines de milliers de fans quand ce n'est pas plus. Il était normal que les géants du secteur, fabricants et éditeurs en tête, se penchent un peu plus ce phénomène et ces acteurs qui ont su transformer de simples jeux en machines à millions de dollars. 


Ubisoft, éditeur d'Assassin's Creed ou encore Just Dance et Rainbow Six Siege, a pris le train en marche, déployant en son sein une branche eSport. Et c'est à François-Xavier Deniele qu'a été confiée sa direction. A l'occasion du Six Invitational, le tournoi pro regroupant les meilleures équipes de Rainbow Six Siege, nous avons pu discuter stratégie et avenir de l'eSport.

LCI : En quoi consiste votre rôle au sein d'Ubisoft?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : Je dois définir l'ensemble de la stratégie d'Ubisoft sur l'ensemble du portfolio des jeux à potentiel eSport. C'est-à-dire développer une stratégie de contenu, de format de compétition, développer aussi des outils pour permettre aux gens de regarder la compétition en live sur Internet et sur d'autres formats. Après la sortie de "Rainbow 6 Siege", on a vu la communauté s'accaparer rapidement les outils et avoir énormément d'envies. On a eu beaucoup d'interactions avec elle et on s'est aperçu que c'était une expertise qu'on n'avait pas chez Ubisoft. Il fallait la créer. C'est quelque chose de très différent par rapport à ce qu'on fait habituellement. On a décidé de faire le pari de créer un département qui puisse apporter une expertise forte pour aider les productions (de chez Ubisoft, ndlr) à travailler là-dessus et développer, pour les productions actuelles, leur capacité à devenir un jeu eSport.

LCI : La France semble très attirée par l'eSport…

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : C'est un marché qui grossit énormément. C'est un marché mature, comme celui de l'Allemagne. Ce sont deux pays qui ont pris l'eSport en main depuis longtemps. Nous avons des organisations qui sont là depuis plus de 10 ans. C'est super d'avoir une expérience et une expertise importantes. Ce qui est top aussi, c'est qu'on voit l'associatif prendre le pas et développer également des stratégies d'eSport. Ce ne sont pas encore les Etats-Unis où les collèges ou les universités créent leurs propres tournois avec des dimensions incroyables. Ils sont dans une maturité incroyable. La France a une carte à jouer pour être le fer de lance de l'eSport en Europe avec l'Allemagne.

LCI : Qu'est-ce qu'il manque pour franchir ce cap ?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : Ça passera par l'arrivée d'événements internationaux en France. Il y en a encore trop peu. On en a vu avec "League of Legends" qui avait organisé des championnats dingues en remplissant Bercy. Nous amenons un major (tournoi principal type Pro League, ndlr) à Paris cet été. C'est important pour nous, au-delà du côté 'Ubisoft est français'. C'est aussi une récompense pour la scène française qui a été très présente depuis le lancement du jeu il y a deux ans. Le développement de l'eSport passera par l'éducation. On revient de loin en France avec le jeu vidéo. Les mentalités changent et c'est bien. Le jeu vidéo devient un divertissement comme les autres, avec ses propres codes. Le fait que l'eSport se professionnalise, se démocratise, ça rendra le tout de plus en plus intéressant et on verra de plus en plus de monde dans les salles.

LCI : Vous avez désormais deux jeux eSport chez Ubisoft très différents, Just Dance et Rainbow Six Siege. A quel moment décide-t-on d'avoir un jeu eSport?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : La bascule se fait à la conception. On le voit avec Rainbow Six Siege qui a été pensé compétitif avant la sortie. Après, c'est trop tard. On devient un jeu eSport, on ne nait pas "eSport". C'est la communauté qui le décide. Pour Just Dance, ça a été une évolution. On a vu une communauté de fans du jeu qui s'est appropriés le jeu pour s'en faire ses propres compétitions. L'idée est de développer notre propre manière de faire de l'eSport pour ce jeu beaucoup plus grand public avec une Coupe du monde organisée depuis quatre ans. L'eSport, c'est aussi écouter les gens, les envies qu'ils ont, la façon dont ils veulent participer à une compétition, quelle forme ils veulent. Car, à la fin, ce sont eux qui vont passer leurs jours, leurs soirées à s'entrainer pour être les meilleurs. Avec Rainbow Six Siege, on veut devenir une référence dans les prochaines années comme Counter-Strike ou League of Legends.

LCI : Du coup, les tournois sont très différents aussi...

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : Ce qui est super dans l'eSport aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas qu'un seul format de compétition. Il y a plein de façon de faire de l'eSport. L'industrie montre qu'il y a plein de formats qui marchent. L'idée pour Rainbow Six était de laisser sa chance à n'importe qui d'être la meilleure équipe du monde. Pour moi, ce qui rend le sport incroyable, c'est cette capacité à ce que n'importe qui puisse devenir le meilleur joueur du monde. L'eSport doit garder ça en tête : toi dans ta chambre, tu peux un jour devenir le champion du monde de Rainbow 6.

LCI : Rien que pour Rainbow Six Siege, il y a de multiples tournois, en ligne jusqu'à retransmis en direct. Comment voulez-vous que les néophytes s'y retrouvent ?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : L'idée, c'est de travailler à long terme et de développer des niveaux. Là où le sport traditionnel est très mature, c'est dans sa capacité à offrir des tournois à n'importe quel niveau. C'est ce qu'on est en train de produire sur Rainbow Six Siege. La Pro League comme le Six Invitational, c'est notre porte-étendard. Mais demain, ce qui va permettre de rendre l'eSport grand public, c'est de pouvoir créer des tournois à tous niveaux. On a le championnat de France, la Coupe de France qui est pour les joueurs semi-pro. Mais ce que je voudrais voir, c'est le tournoi de la petite ville, de l'association, qui va permettre à chacun d'être champion de Rainbow Six à son propre niveau.

LCI : Est-ce que ça rapporte l'eSport ?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : L'eSport est un soutien au succès d'un jeu, un outil d'engagement. Aujourd'hui, je l'intègre dans le business model du jeu et les revenus associés. On voit que l'eSport se développe beaucoup et développe ses propres business models. Il n'y en a pas qu'un seul. On développe des ventes de billetterie, du merchandising. A terme, ça passera par l'intégration de marques et de partenaires. On a une chance inouïe, on n'a pas eu besoin de plusieurs années pour prouver aux sponsors et partenaires que c'était intéressant de venir dans l'eSport. Et notre autre chance, c'est que les personnes qui regardent l'eSport n'ont pas de problème à associer des marques. C'est présent depuis le début, propre au sport, et elles comprennent qu'on a besoin de ça pour développer et faire grandir notre scène. C'est un marché qui va grossir. On a une audience qui est très captive, à la différence du sport traditionnel qui a une audience très volatile. Les spectateurs d'eSport sont capables de rester neuf heures devant leur écran et potentiellement leur TV.

LCI : On a beaucoup parlé de l'eSport aux Jeux Olympiques...

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : C'est un sujet qui va encore prendre du temps. L'eSport a besoin de temps. On en est encore au début. Il faut trouver la bonne manière de le faire et s'il y a des synergies avec le Comité olympique, on verra. Mais on a nos propres règles, notre propre manière de fonctionner. Il faut voir comment intégrer les deux. Les Jeux olympiques, c'est magique. S'il y a de l'eSport aux JO, ce sera magique. Mais ça ne se fera qu'avec des règles communes à tous. Il y a des questions de législation aussi. Le sport a ses fédérations. Aujourd'hui, l'éditeur d'un jeu est sa propre fédération.

LCI : On semble vouloir légiférer beaucoup sur le jeu vidéo, lui donner des crédits et un statut. Faut-il en faire de même avec l'eSport ?

FRANÇOIS-XAVIER DENIELE : Il faut le faire par étape. Toutes les législations que l'on est en train de mettre en place autour du jeu vidéo sont saines et intéressantes à avoir. Sur l'eSport, on est encore en train de professionnaliser nos joueurs, nos organisations. Il faut leur laisser cette capacité et cette flexibilité de grandir et de pouvoir faire des tests. L'eSport n'est que test aujourd'hui. Il n'y a pas un format de compétition pour tous les jeux. Il n'y a pas qu'une seule manière de faire de l'eSport. Légiférer, c'est bien pour donner un cadre légal à des structures et sécuriser. Il faut désormais qu'on travaille avec elles pour que ce soit le plus adéquat pour tout le monde.

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