Le bilan carbone de la vidéo en ligne est-il vraiment "insoutenable" ? On a décortiqué les chiffres de l'étude polémique

Le bilan carbone de la vidéo en ligne est-il vraiment "insoutenable" ? On a décortiqué les chiffres de l'étude polémique
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FAUX CALCULS - "Dix heures de vidéo HD, c'est plus de données que Wikipedia". "La vidéo en ligne, c'est autant de gaz à effets de serre que toute l'Espagne". Pour nous pousser à une vie numérique plus sobre, certaines associations, comme The Shift Project, avancent des équivalences faites pour surprendre... quitte à jouer d'une arithmétique un peu pessimiste. Nous avons décortiqué leurs chiffres.

En allant toujours croissants, nos usages du numérique, au sens très large, sont de plus en plus consommateurs d'énergie. Ce constat-là ne fait pas débat. La fabrication et l'usage des outils de notre vie connectée, du smartphone au téléviseur, ont notamment un impact environnemental bien réel. Se poser la question de leur usage ou de leur empreinte carbone est légitime, sans aucun doute. On peut débattre des solutions, encore faut-il s'entendre sur le constat de l'étendue du problème. 

Principal artisan du mouvement de la "sobriété numérique" en France : The Shift Project. Cette association née en 2010 milite pour limiter les effets du changement climatique et notre dépendance aux énergies fossiles. Côté numérique, The Shift Project veut favoriser la durée de vie des appareils connectés, privilégier des usages moins gourmands en données et considérer leur utilisé sociale, quitte à légiférer. Dans un rapport récent intitulé "Climat : l'insoutenable usage de la vidéo en ligne", l'association s'intéresse à la vidéo, de YouTube à Netflix et de la pornographie aux réseaux sociaux. Objectif : mesurer son impact et trouver les voies de réflexion qui permettraient de le limiter.

Des équivalences qui n'en sont pas toujours

Depuis sa publication à l'été, le rapport a fait grand bruit, repris tel quel dans la presse, et parfois même par la puissance publique. Beaucoup se bornent à citer quelques-unes de ses conclusions, quand le document complet (document PDF) est dense, très dense. Il renvoie à des notes de méthodologie issues de rapports précédents pour comprendre comment les experts sont arrivés à leurs conclusions. Pour faire avancer le débat et pour résumer sa ces conclusions, The Shift Project affiche quelques analogies, des comparaisons parlantes, pensées pour frapper l'imagination et l'opinion. L'une d'entre elles, reprise dans le tweet ci-dessous, tient en une phrase : dix heures de vidéo en HD, ce serait plus de données que toute l'édition américaine de Wikipedia.

Mettre sur un pied d'égalité, en terme de poids de données, l'équivalent d'une saison de Big Bang Theory  avec la globalité de la plus grande encyclopédie de l'histoire de l'humanité, forcément, cela fait réfléchir... Mais cela pose aussi question. Pris d'un doute, nous avons voulu refaire le calcul nous-même. Certes, l'analogie tient. Mais c'est au prix d'un peu de gymnastique intellectuelle. 

Si l'on suit la méthodologie de The Shift Project, dix heures de vidéo en HD représenteraient entre 10 et 25 giga-octets de données. De fait, l'estimation est réaliste. Et ce serait donc plus que les 12 giga-octets de l'archive complète de Wikipedia en anglais. Mais comme l'explique la page vers laquelle mène le rapport, il y a un détail : ces 12 giga-octets, c'est la taille de l'archive complète des articles, mais compressée, ce qui n'est pas le format dans lequel elle est transmise ou consommée. Une fois décompressé, le texte brut que vous pouvez lire sur Wikipedia pèse ainsi 51 giga-octets. Ajoutez-y l'historique des modifications, et vous arrivez à 10 téra-octets, encore une fois sans l'ombre d'une photo ou d'une illustration. En ajoutant ces dernières, on obtient plus de 33 téra-octets. Le décompte date de la fin 2014, mais représente bien le poids réel des données de Wikipedia, et uniquement pour l'anglais donc. Soit mille à trois mille fois plus de données que dix heures de vidéo en HD ! 

Joint par LCI, Maxime Efoui-Hess, chargé de projet à The Shift Project et auteur de l'étude, s'en explique. Pour lui, la comparaison ne visait pas la précision. "Le but ici, c'était de dire à quel point la vidéo est un support lourd en terme de données, tout en montrant que dans le même volume, on fait passer beaucoup plus d'informations par l'écrit." Dont acte.

Des équations à beaucoup d'inconnues

Le principal reproche que l'on puisse faire à The Shift Project, ce sont ces chiffres-choc parfois issus de données globales... et globalement pessimistes. Autre exemple, avec le plus grand chantier du rapport : calculer le coût énergétique et l'empreinte carbone de la vidéo en ligne. Pour ce faire, il faut arriver à estimer combien consomme chaque maillon de la chaîne, du serveur qui contient la vidéo à l'infrastructure réseau qui l'achemine chez vous, jusqu'au matériel que vous utilisez pour la visionner. Une équation forcément complexe, où chaque variation dans l'une de ses inconnues peut avoir un impact massif sur le résultat final. 

Un exemple, un seul : celui de la consommation électrique des datacentres, qui hébergent toutes ces données dans des milliers de serveurs. Côté énergie, leur plus grand souci, c'est le refroidissement des machines. Il peut engloutir autant d'électricité que les serveurs eux-mêmes. Un enjeu qui a donné naissance au PUE, un indice d'efficacité énergétique simple qui met en regard la consommation des serveurs et celle du reste du datacentre, à commencer par la climatisation. Un PUE de 1 serait la perfection, toute l'énergie irait aux serveurs et au réseau, un PUE de 2 signifie que le datacentre consomme autant par les serveurs que par le reste de son installation. Aujourd'hui, de grands datacentres comme ceux de l'Américain Equinix visent un PUE maximum de 1,40. À Roubaix, le Français OVH, plus gros hébergeur d'Europe, affiche lui un PUE de 1.08. Or dans sa méthodologie, The Shift Project prend comme hypothèse un PUE... de 2.

De quoi expliquer que le rapport de l'association fasse réagir, parfois vertement, les spécialistes du secteur, ceux justement qui font tourner les réseaux et les serveurs. Pour Jérôme Nicolle, Président-fondateur de Ceriz et spécialiste des infrastructures réseau,  "le document part d'une bonne intention. Mais il n'a pas les bonnes données. C'est une démarche de statisticien, pas de technicien, même si, à vrai dire, personne n'a vraiment des données précises à chaque étape de la chaîne. Même les opérateurs ne les ont pas", explique-t-il à LCI. Pour autant, l'expert peut les estimer assez précisément. Dans un thread sur Twitter, Jérome Nicolle déroule ainsi son calcul à lui.

Résultat : une estimation qui serait au mieux d'un vingtième de celle de The Shift Project. "Et encore, si nous réalisions un audit précis, nous verrions que le ratio réel est peut être entre 1 et 1,5 sur 1.000", précise-t-il. De quoi enfoncer un sérieux coin tant dans l'étude que dans ses préconisations, quand elle conseille par exemple de baisser la résolution des vidéos en ligne pour éviter HD ou 4K qui seraient trop consommatrices. "Ce n'est pas très sérieux", sourit Jérôme Nicolle, "nombre des matériels du réseau consomment à peu près autant que vous les sollicitiez ou non. Si vous possédez une connexion fibrée par exemple, la différence de consommation entre un fichier HD et un fichier 4K doit être de l'ordre de 1 ou 2%".

"En fait", se défend Maxime Efoui-Hess, "nous sommes arrivés à ces chiffres en intégrant les coûts fixes, le rapport entre trafic total et la consommation d'énergie associée. Du coup, nous lissons toutes les variables. L'inconvénient, c'est que cela donne des chiffres qui sont faux au cas par cas, mais bien réalistes au global."

Ignorés, les efforts des GAFA ?

L'autre raccourci méritant d'être expliqué, c'est l'équivalence moyenne tracée par le rapport entre consommation électrique et émission de gaz à effets de serre, une règle de trois qui ignore certaines données pourtant connues. Pour l'association, la vidéo en ligne au global, c'est l'équivalent du carbone total émis par l'Espagne. Mais si l'on parle de vidéo en ligne, alors il faut s'intéresser au bilan carbone des géants du secteur, Google pour YouTube, Amazon, Apple, Netflix et les autres. Et eux affichent des données qui ne cadrent pas avec l'étude. 

Chez Google par exemple : depuis dix ans, pour compenser ses usages, l'entreprise a ainsi acheté de l'énergie verte (solaire, éolienne, etc.) là où ces sources d'énergie n'existaient pas pour alimenter son infrastructure. Elle a même atteint ces deux dernières années un bilan énergétique 100% renouvelable. Apple et d'autres privilégient également les énergies vertes tant dans leurs datacentres que dans leurs bureaux ou leurs magasins, achetant des compensations carbone quand ce n'est pas possible. Idem chez Netflix, dont l'infrastructure passe aussi par des hébergeurs tiers, mais qui affiche 100% de compensation carbone. "Nous voulions établir un bilan global, et pas traiter chaque acteur en particulier. Donc, oui, nous n'avons pas tenu compte de leurs efforts en terme d'énergies vertes. Nous ne voulons blâmer ni Youtube ni Netflix, juste montrer qu'un usage virtuel a des impacts réels.", rappelle le chargé de projet de The Shift Project. 

Mais le rapport fait surtout une impasse sur la frugalité en CO2 des usages du numérique en France. Si l'on n'y consomme pas moins d'électricité qu'ailleurs, celle-ci est décarbonnée du fait de notre mix énergétique, fondé sur le nucléaire. Conséquence : une empreinte CO2 dix à vingt fois inférieure à d'autres pays comparables. Ces détails -pourtant bien inclus dans les notes de méthodologie de l'étude- n'entrent apparemment pas dans les résultats qu'elle affiche, même quand elle en résume les conclusions... sur YouTube.

De grandes sources d'économies oubliées ?

En se concentrant sur la vidéo comme gisement possible d'économies d'énergies, The Shift Project a laissé de côté d'autres usages et d'autres grands réseaux moins visibles, dont l'efficacité énergétique pourrait être largement améliorée. Comme l'explique Jérôme Nicolle, il est des pans entiers de l'économie qui reposent encore sur une informatique qui, en temps Internet, date de Mathusalem. Parmi les principaux coupables, la banque et l'assurance, dont les logiciels internes datent tant qu'ils tournent sur des machines qui n'ont plus cours. Le site web de votre banque a ainsi toutes les chances de faire appel à de très vieux serveurs, qui font tourner de très vieux logiciels. Une informatique d'un autre âge, tenue en vie année après année du fait d'un choix comptable. Reprendre de zéro toute l'infrastructure aurait en effet un coût immédiat et exorbitant, en risquant au passage des problèmes de fiabilité ou de sécurité des données. 

"Nous avons voulu effectuer un focus sur la banque", rappelle Maxime Eloui-Hess. "Mais nous n'en avons pas eu les moyens. Il existe un vrai blocage sur les données accessibles". Pourtant, l'étude vaudrait le détour : "Un giga-octet de données bancaires, c'est probablement 1.000 fois plus d'énergie dépensée qu'un giga-octet de vidéo à la demande", détaille Jérôme Nicolle, "Or l'infrastructure d'une banque, en France, peut consommer entre 40 et 180 mégawatts/heure". Soit autant que toute l'électricité consommée dans le stockage et la distribution des vidéos de Netflix à ses 160 millions d'abonnés dans le monde. 

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