"Le smartphone était censé rendre les gens plus intelligents, c'est un peu raté", Carl Pei, patron de OnePlus

"Le smartphone était censé rendre les gens plus intelligents, c'est un peu raté", Carl Pei, patron de OnePlus
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INTERVIEW - Il est le visage de OnePlus, société qu'il a cofondée il y a un peu plus de quatre ans. A 28 ans, Carl Pei est la figure de proue d'un concepteur de smartphones qui a le vent en poupe, porté par une aura grandissante et l'excellence de ses produits. De quoi marcher sur l'eau ? Les pieds bien sur terre et lucide face à son marché, il ne veut qu'une chose : faire des smartphones toujours plus performants pour rendre les gens meilleurs.

Attention, phénomène ! Il n'a que 28 ans, mais l'expérience des plus aguerris. Pourtant, il y a encore cinq ans, Carl Pei travaillait chez le constructeur chinois Oppo (4e vendeur au monde) à créer des smartphones pour le marché intérieur. Désormais, il est le symbole de OnePlus, la firme qu'il a cofondée en 2013 et qui surfe sur la vague de la réussite. Loin de se laisser griser par le succès, il garde les pieds bien sur terre et un regard lucide sur le milieu high-tech. Affable, direct et porteur d'une vision très claire pour son entreprise, Carl Pei s'est confié à LCI au détour des allées du Mobile World Congress où OnePlus n'avait pourtant rien à présenter. "Pour le moment !", prévient-il dans un sourire et un anglais parfait, fruit de longues années passées en Suède et aux Etats-Unis. Et 2018 devrait être aussi belle que 2007 pour OnePlus qui veut rester fidèle à sa stratégie : faire des smartphones sous Android "aussi bon que des iPhone". Cela lui a tout de même permis de vendre plus de 110 millions d'unités l'an dernier et d'afficher un chiffre d'affaire de 1,4 milliard de dollars.

LCI : D'où est venue l'idée de créer OnePlus sur un marché déjà bien saturé ?

CARL PEI : En 2013, je travaillais chez Oppo. C'est là que j'ai réalisé que, même si nous fabriquions des smartphones, beaucoup d'entre nous utilisaient un iPhone car nous ne trouvions pas sur le marché un produit Android qui soit suffisamment bon. A l'époque, la grande majorité des smartphones Android étaient en plastique et plutôt pas terribles. Nous nous sommes juste demandé pourquoi aucune marque ne parvenait à créer un appareil Android qui soit aussi bon qu'un produit Apple. Alors, nous avons décidé de le faire nous-mêmes et de monter notre société OnePlus pour cela fin 2013.

LCI : Mais ce n'est pas suffisant pour se démarquer…

CARL PEI : Dès le départ, notre objectif principal fut de faire quelque chose de meilleur que ce qu'on trouvait, mais chez nous. Tout a commencé à Shenzhen ("Silicon Valley" du sud-est de la Chine, ndlr), formidable endroit pour démarrer une société de smartphones car il y a tous les fournisseurs possibles à proximité. C'est donc très facile de concevoir un prototype. Le second choix que nous avons fait pour nous différencier, c'est de vendre nos produits en ligne. C'est pour cela que nous avons vendu au monde entier dès le début (sur invitation initialement, ndlr). Je pense que c'était alors quelque chose de nouveau. Ça a fait le buzz dès les premiers jours et nous a beaucoup aidés à nous faire connaître.

LCI : Ventes sur Internet qui flambent, partenariat avec la boutique Colette, bonne presse : depuis deux ans, OnePlus a la cote. Vous vous y attendiez ?

CARL PEI : Je pense que, ces dernières années, nous avons même fait un meilleur job que ce que nous espérions, sans perdre de vue notre objectif. C'est ce que je me dis quand je vois les réactions des médias face à nos produits. L'an dernier, les OnePlus 5 et OnePlus 5T ont reçu beaucoup de récompenses telles que "Smartphone de l'année", obtenu des notes de 9/10 ou même 10/10. Nous sommes très fiers de ce qui s'est passé. Cela n'a pas seulement attiré l'œil sur nos produits, mais aussi sur notre entreprise. Aujourd'hui, les choses ont changé. Nous avons des bureaux dans différents pays. Nous en ouvrirons un bientôt à Paris. C'est notre histoire actuelle et de plus en plus de monde s'intéressent à nous.

LCI : Reconnaissance faciale, processeur ultra-rapide, appareil photo double capteur… Les OnePlus rivalisent avec les Samsung Galaxy et autres iPhone d'Apple. Il est important d'y mettre les mêmes technologies ?

CARL PEI : Nous nous intéressons avant tout aux technologies qui ont un intérêt pour nos utilisateurs au quotidien. Les grands mots marketing qui en jettent, mais qui ne sont d'aucune utilité ne me plaisent pas. Rappelez-vous en 2013, un des constructeurs phare avait lancé un smartphone avec un capteur cardiaque au dos (le Samsung Galaxy S5 en 2014, ndlr). Vous deviez mettre votre doigt dessus pour connaître votre rythme cardiaque. Mais pourquoi auriez-vous besoin de ça ? Personne ne l'utilise jamais. C'était une fonctionnalité juste bonne pour le marketing. Aujourd'hui, on en voit beaucoup qui ne servent à rien. L'ajout d'une technologie n'est intéressant que si elle présente une véritable plus-value pour l'utilisateur et l'aide. C'est pour cela que, chez OnePlus, il nous est toujours apparu plus essentiel de nous concentrer sur le système d'exploitation qui doit être rapide et fluide à utiliser. Il ressemble à Android, mais nous l'avons retravaillé pour qu'il soit encore meilleur.

LCI : Cette course à l'innovation permanente ne vous intéresse donc pas ?

CARL PEI : Il faut que nous soyons plus conscients de l'impact des technologies. Le smartphone n'est plus une nouveauté aujourd'hui. La multiplication des produits et la montée en puissance de l'internet mobile ont remodelé notre société. Quand vous êtes à un dîner avec des amis, tout le monde est sur son smartphone et notre attention est de plus en plus basse car nous sommes sur Facebook, en train de regarder une vidéo… Le smartphone était censé rendre les gens plus intelligents et meilleurs. Mais c'est un peu raté. Nous, fabricants, avons de grandes responsabilités. Nous les concevons, nous devons réfléchir à leurs usages.

Il faut que nous soyons plus conscients de l'impact de nos technologies sur la sociétéCarl Pei, cofondateur de OnePlus

LCI : Vous avez aussi marqué les esprits en vendant des smartphones haut de gamme à bas prix. Comment faites-vous ?

CARL PEI : Le secret réside dans notre business model. Plutôt que d'avoir de nombreux magasins, nous vendons en ligne. Vous économisez ainsi beaucoup d'argent au niveau de la logistique, des canaux de vente et vous pouvez utiliser cet argent pour concevoir un super produit. Nous n'avons pas une équipe marketing démesurée. De manière générale, nos équipes sont plutôt restreintes, avec quelque deux cents salariés. Plutôt que d'avoir 10 produits différents en même temps, nous n'en concevons qu'un seul à la fois et c'est toujours notre smartphone "flagship" (le produit phare de la gamme, ndlr). En mettant toutes nos forces sur un seul produit, nous pouvons ainsi le rendre encore meilleur. Et chaque jour, nous n'avons que ça en tête !

LCI : N'est-ce pas également pour vous un argument marketing ?

CARL PEI : Nous voulons que le smartphone aide les personnes à se sentir meilleures et pas à les distraire sans arrêt. Je n'ai plus aucun réseau social. J'ai tout retiré. Les réseaux essaient de maximiser le temps que vous allez passer sur leur plateforme. On vous donne un "like" et vous êtes contents. Je pense que ça tire l'humanité dans la mauvaise direction. Donc, je prends du recul en tant qu'utilisateur pour éviter cela et j'espère que dans le futur, en tant que compagnie, on concevra des produits qui aident les gens à réaliser leur véritable potentiel plutôt que de perdre leur temps sur leur smartphone pour rien. C'est pour cela que l'une de toute premières fonctionnalités fut le bouton latéral qui permet de passer du mode "Ne pas déranger" (haut) à "Certains contacts seulement" (au milieu). C'est ce genre de choses qui nous intéresse le plus et nous semble le plus important.

LCI : Et l'intelligence artificielle, un gadget aussi selon vous ?

CARL PEI : Certains concepts comme l'intelligence artificielle sonnent bien, soyons honnêtes. Mais je ne sais même pas à quoi ça sert vraiment pour un smartphone. Nous avons de l'apprentissage par la machine sur nos OnePlus, par exemple pour la reconnaissance faciale qui permet de déverrouiller l'appareil. Nous n'avons pas besoin de le crier sur tous les toits parce que l'utilisateur ne va pas forcément comprendre de quoi il en ressort. Ce qu'il voit, c'est que c'est très rapide et ça lui donne accès à son smartphone. L'expérience prime, c'est l'essentiel.

LCI : Qu'attendez-vous de 2018 ?

CARL PEI : Notre philosophie est de grandir tranquillement et régulièrement. On prend les choses les unes après les autres plutôt que de parler trop vite. L'an dernier, nous avons sorti deux excellents produits. Cela a été notre meilleure année jusque-là. En 2018, nous n'avons pas l'intention de changer radicalement notre stratégie. Nous allons évidemment sortir de nouveaux smartphones et nous avons hâte de les montrer. Mais nos priorités restent notre communauté, renforcer nos équipes et maintenir une entreprise saine.

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