Les Sims : "Un laboratoire pour les adolescents"

Les Sims : "Un laboratoire pour les adolescents"
High-tech

DECRYPTAGE. Les Sims 4 débarquent sur PC ce jeudi 4 septembre. LCI a rencontre Pascaline Lorentz, sociologue et auteure d'un ouvrage intitulé "Un voyage au coeur de soi ou comment grandir en s'amusant" sur la construction identitaire des adolescents à travers les jeux vidéo. Et ceux-ci sont bien plus lucides qu'on ne le croit.

Depuis plus de 14 ans, la franchise Les Sims a séduit des millions de joueurs à travers le monde grâce à ses êtres virtuels à créer et à faire évoluer. Pascaline Lorentz, sociologue et auteure de Un voyage au cœur de soi ou comment grandir en s’amusant, s'intéresse depuis des années à la construction identitaire des adolescents à travers le jeu vidéo. Elle a ainsi suivi des collégiens âgés de 12 à 16 ans, en France, en Russie et aux Emirats arabes unis, afin de mieux cerner leur perception du jeu de réalité virtuelle. 

LCI : Qu'est-ce qui plait tant aux adolescents dans la franchise Les Sims ?

Pascaline LORENTZ : C'est facile de rentrer dans le jeu, ça simule la vie. Quand vous commencez un jeu de tir, il faut savoir viser, bien régler les boutons, etc. Avec les Sims, vous n'avez qu'à créer un personnage, créer une histoire et c'est parti très rapidement. Vous pouvez même choisir des familles déjà élaborées et jouer encore plus vite.

LCI : Comment se perçoivent les adolescents pour se créer ?

Pascaline LORENTZ : Ce qui était intéressant quand j'ai interrogé les ados, c'est de voir la perception qu'ils ont d'eux-mêmes. En fait, 78% d'entre eux ne se perçoivent pas. Ils sont incapables de dire s'ils sont minces ou enrobés. Mais dans le jeu, ils créent tous des personnages beaux et minces. C'est le côté projection-anticipation. Mais c'est aussi le début de l'expérience du vidéo-ludique. Et puis, les jeux vidéo, ça permet de croire en soi et de se donner confiance.

LCI : Dans votre ouvrage, vous décrivez plusieurs phases dans l'approche des Sims pour eux…

Pascaline LORENTZ : On commence toujours par se créer soi-même. Comme ça, on s'identifie au personnage, on s'accroche. C'est la phase d'imitation. On enchaîne sur les interactions sociales et notamment les aventures amoureuses, une phase davantage de simulation. Et ensuite, on va anticiper notre propre vie, projeter beaucoup de situations. On rêve d'être peintre, on va choisir ce métier à notre Sims. On rêve d'avoir un petit copain ou une petite copine, un bébé, et on va faire en sorte que cela arrive. Après cela, ils testent l'aspect transgressif, essayent les mauvais traits de caractère comme cleptomane qui leur plait beaucoup.

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Le test des Sims 4 en vidéo

LCI : C'est une sorte de laboratoire pour eux ?

Pascaline LORENTZ : Dans un jeu comme Les Sims, on ne joue pas contre les autres. C'est un rapport à soi, une forme de journal intime en jeu vidéo. C'est un effet miroir. Tout le monde a envie de rêver. Ca leur sert à découvrir et tester ce qu'on peut faire ou non dans la vie, les réactions possibles. C'est un effet d'expérimentation, ce que j'appelle "l'effet laborantin". Les ados expérimentent, torturent – autant les filles que les garçons-, empêchent leurs personnages d'aller aux toilettes, etc. pour voir ce que ça fait. Ils essayent de contourner les règles, utilisent des codes triche. Mais ils apprennent aussi la tolérance car tous les Sims sont pareils pour eux, qu'ils soient noirs, blancs ou extraterrestres.

LCI : Quelle expérience en tirent-ils ?

Pascaline LORENTZ : Ils se confrontent à l'expérience du jeu. Ils réalisent ce qu'ils peuvent faire et ne pas faire. Par exemple, ils veulent tous en majorité ne créer que des adolescents et se débarrasser des parents, ce qui est impossible. Alors beaucoup ont trouvé des solutions en créant une famille puis en éliminant les parents. En fait, leur approche symbolise vraiment l'adolescence. C'est l'âge où on s'éloigne de sa famille et on se cherche des pairs, pour se rapprocher et être source d'échange d'information. On va croire ses amis plus que ses parents. En fait, ils ne sont pas intéressés par la vie avec les parents, ils connaissent déjà. Ils veulent voir les ados seuls et ils idéalisent la vie adulte.

LCI : Mais la vie d'adulte, ce n'est pas forcément tout rose…

Pascaline LORENTZ : Grâce au jeu, ils finissent par se rendre compte des contraintes comme payer des factures. Ils découvrent aussi la vie familiale d'adulte. Leur drame, c'est de gérer les bébés. "Mon Sims es toujours stressé, ça ne va pas du tout, il n'y arrive pas. Il est fatigué à cause du bébé...", m'ont-ils confié. Ce qui m'impressionne toujours, c'est leur capacité à réfléchir, à se détacher du jeu par rapport à la vie. Souvent ils me disent "j'ai compris quelque chose grâce aux Sims". Et cela a souvent à voir avec la relation à autrui, aller vers les autres. Les Sims n'est pas un logiciel éducatif. Mais ils apprennent des choses qui leur resservent dans la vie. Comme ce qu'on peut faire ou non pour aborder une fille…

LCI : Est-ce que jouer trop longtemps peut les couper de la réalité ?

Pascaline LORENTZ : Non, du tout ! Un jeu comme les Sims, c'est une virtualité qui a une réalité pour celui qui joue. Mais c'est un jeu par à-coup. Les adolescents que j'ai rencontré jouent beaucoup pendant les vacances car ils ont besoin de temps pour façonner leurs personnages, leur vie. Ils veulent une histoire et pas bâcler le tout. Le risque est le même que pour n'importe quelle activité qui fait plaisir. Quand vous êtes enfant, vous devez apprendre à réguler le désir et le plaisir, que ce soit pour la télévision, les livres, travailler beaucoup ou discuter avec les copines. C'est le rôle des parents de réguler tout ça et de trouver un équilibre. Un enfant ne sait pas le faire tout seul, il doit apprendre.

LCI : Comment ressentent-ils l'échec qui est aussi parfois présent dans le jeu ?

Pascaline LORENTZ : Pour les filles, ce qui les choque, ce sont les services sociaux qui embarquent leur enfant en cas de problème. La mort qui vient prendre leur personnage, ils vivent avant tout ça comme un échec car c'est la fin de l'investissement qu'ils ont eu dans leur Sims.

LCI : Qu'est-ce qu'ils voudraient changer dans le jeu ?

Pascaline LORENTZ : Les ados accordent une importance extrêmement au langage, car cela fait partie de l'identité. Le langage simlish, ils n'aiment pas car ils veulent savoir ce que disent les personnages. Mais pour les concepteurs, en effet, ce serait un énorme boulot de traduction dans le monde… Les joueurs ne cherchent pas le réalisme, mais l'émotion. Que le personnage soit réaliste, ils s'en moquent. Il faut que l'émotion soit réaliste. Dans le jeu vidéo, vous êtes acteur du jeu et responsable de l'état émotionnel de votre personnage. Ce qu'ils recherchent avant tout, ce sont les interactions entre sims. Comme dans la réalité en somme.

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