Mohammed Ben Salmane, le prince héritier saoudien, a-t-il vraiment piraté le mobile de Jeff Bezos grâce à WhatsApp ?

Montage photo de Mohammed Ben Salmane et Jeff Bezos
High-tech

SCÉNARIO À LA TOM CLANCY - L'histoire est rocambolesque. Selon un rapport d'experts remis ce mercredi aux Nations-Unies, le prince héritier saoudien aurait utilisé son compte personnel WhatsApp pour envoyer un message piégé au patron d'Amazon, également à la tête du "Washington Post". De quoi réaliser un film...

D'un côté, un prince saoudien, jeune, impulsif et autoritaire. De l'autre, l'homme le plus riche du monde, patron, entre autres, du Washington Post, l'un des journaux les plus influents de la planète. Entre eux deux, une histoire d'influence, de chantage, de secrets volés et d'espionnage high-tech, sur fond de diplomatie internationale, avec l'ombre de l'administration Trump en bonus. Ce qui ressemble à un scénario de film qui s'écrirait tout seul est une histoire pourtant bien réelle, gardée secrète depuis le printemps 2018.

À l'époque, Mohammed Ben Salmane vient de terminer une tournée diplomatique aux États-Unis. L'héritier du trône saoudien y a rencontré le gratin de la politique et des affaires, dont Bezos lui-même. Comme le racontent nos confrères du Guardian, les deux hommes ont dîné ensemble, à Hollywood, chez le producteur Brian Grazer. Quelques semaines plus tard,  le 1er mai, Jeff Bezos reçoit un message WhatsApp de "MBS". À l'intérieur, une vidéo. L'histoire ne dit pas ce qu'elle montrait. Mais c'est ce qu'elle cachait qui importe ici.

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Caché dans la vidéo, un malware, un cheval de Troie qui aurait tiré avantage d'une faille de sécurité dans WhatsApp. On ne sait si Jeff Bezos est plutôt Android ou iPhone, mais le malware était en tout cas pensé pour son smartphone en particulier. Sa mission : récupérer et envoyer sur des serveurs à l'étranger l'essentiel des données que contient l'appareil -photos, messages, contacts. En quelques heures, un grand volume de données aurait ainsi été copié de la mémoire du smartphone du patron d'Amazon. Lui-même n'en a alors aucune idée. 

Quelques mois plus tard, l'histoire s'accélère, avec d'abord l'assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien dissident, qui publiait des éditoriaux critiques contre Ben Salmane, notamment dans les colonnes du Washington Post. Début 2019, c'est le National Enquirer, réputé très proche de Donald Trump, qui publie ensuite un numéro  explosif sur la vie privée du patron d'Amazon, la fin de son mariage et sa relation avec la présentatrice Lauren Sanchez. Onze pages, et surtout des photos, des textos, autant de choses qui n'auraient pas dû quitter le smartphone de Bezos ou de sa maîtresse.

Si beaucoup s'indignent alors de l'incursion de l'Enquirer dans la vie privée des Bezos, Donald Trump n'est pas de ceux-là. Celui qui multiplie les attaques publiques contre Bezos -à qui il reproche principalement le ton très critique du Washington Post sur son administration-  se moque même ouvertement de la mésaventure de celui qu'il appelle "Jeff Bozo", à qui il souhaite de perdre le contrôle de son quotidien.

À ce moment-là, Bezos n'a qu'une idée : comprendre comment The Enquirer a mis la main sur ses données. Comme le racontait l'année dernière Gavin De Becker, le responsable de la sécurité du patron d'Amazon, ce dernier lui donne alors carte blanche. "Bezos m'a ordonné de 'dépenser sans compter' pour découvrir qui étaient les complices de la fuite, et leurs motifs." Rebondissement (il va être long, ce film) : David Pecker, le patron de l'Enquirer, menace Bezos de révéler des clichés plus intimes encore que ceux déjà publiés si l'enquête n'est pas immédiatement stoppée. 

En vidéo

ARCHIVES - Quand l'Enquirer menaçait Jeff Bezos de publier des photos intimes

L'empire Bezos contre-attaque

La réponse ne tarde pas : le lendemain, Jeff Bezos publie une longue note de blog, où il recopie les mails de l'Enquirer, tous les détails des photos que le journal menace de publier et ses propres explications sur l'affaire. Une transparence totale qui mettra fin aux menaces de David Pecker, qui voulait échanger son silence contre une déclaration publique de Bezos où il aurait reconnu que les articles du magazine "n'avait à ma connaissance aucune motivation politique ou n'était influencé par des forces politiques." "Quand on a commencé à creuser l'angle saoudien", expliquera Gavin de Becker, "ils ont paniqué." À l'époque, The Enquirer laisse penser qu'il a obtenu messages et photos par l'intermédiaire du frère de Lauren Sanchez. Un coupable un peu trop idéal, aux yeux du Monsieur Sécurité de Bezos.

Ce mercredi, David Kaye, Rapporteur Spécial pour la liberté auprès de l'Onu, et Agnès Callamard, Rapporteur Spécial pour les exécutions extra-judiciaires -qui suit depuis le début l'affaire Khashoggi- ont publié un communiqué commun, où ils demandent une enquête judiciaire sur l'affaire du spyware installé sur le smartphone de Jeff Bezos. Les deux experts y voient une tentative d'intimidation délibérée du patron de presse par le régime saoudien, et donc par Ben Salmane.

Autre détail glané dans les notes accompagnant le communiqué : l'enquête, si elle n'affiche pas de conclusions définitives, pointe l'usage de Pegasus, l'un des outils de piratage vendus à prix d'or par la startup israélienne NSO Group, déjà mise en cause dans des affaires comparables. En octobre dernier, WhatsApp a ainsi porté plainte contre NSO, accusé justement de mettre ses outils à disposition de régimes autoritaires pour infiltrer les smartphones de leurs dissidents. Selon ces notes, le spyware de NSO aurait extrait six giga-octets de données du smartphone de Jeff Bezos.

De son côté, Jeff Bezos garde pour l'instant le silence. Ces temps derniers, Amazon a en tout cas investi visiblement dans la sécurité de son fondateur. Comme nous avons pu le constater lors d'un reportage dans les murs même d'Amazon, en septembre dernier, Jeff Bezos ne se déplace pas sans gardes du corps. Même quand il s'agit d'assister à un événement dans l'enceinte de l'entreprise, avec pour invités des journalistes triés sur le volet, où sa présence n'avait pas été annoncée à l'avance. En 2018, Amazon aurait dépensé 1,6 million de dollars pour assurer la sécurité de son patron hors des murs de l'entreprise. Pour comparaison, ce serait cinq fois plus que le montant dépensé par Apple pour la protection de Tim Cook. Et cela ne comprendrait pas la facture de la sécurité de Bezos pour ses déplacements privés, que le milliardaire paierait sur ses deniers personnels.

L'année dernière, le PDG d'Amazon aurait également renforcé la sécurité de ses bureaux. Parmi les 32 tours qu'Amazon occupe dans le centre de Seattle, celle qui abrite le bureau du PDG a vu tout cet étage renforcé par du vitrage pare-balles, selon un permis de construire déposé à l'époque.

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