Sud-Coréenne retrouvant sa fille décédée grâce la réalité virtuelle : l’innovation qui pose question

Les retrouvailles entre la mère et la petite fille ont lieu dans un paradis en pixels, échafaudé de toutes pièces.

MONDE DE DEMAIN - Jang Ji-sung a perdu en 2016 sa fille de sept ans, Jang Ji-sung, emportée par une maladie incurable. Trois ans plus tard, cette maman sud-coréenne a pu retrouver un avatar de l'enfant grâce à la réalité virtuelle dans le cadre d'un show télé. Face à cette innovation qui pose question, LCI a joint Michaël Stora, psychologue spécialiste du numérique.

Casque de réalité virtuelle vissé sur la tête et gants haptiques aux mains, Jang Ji-sung peut rejoindre Nayeon, sa fille de sept ans qui a succombé en 2016 à une maladie incurable. Enfin plutôt son avatar en 3D, dont le réalisme est assez bluffant. Les retrouvailles entre la mère et la petite fille ont lieu dans un paradis en pixels, échafaudé de toutes pièces. Ce monde onirique, incrusté sur un fond vert, comme le font les productions hollywoodiennes pour réaliser effets spéciaux et trucages, a de quoi rendre l'expérience de cette mère encore plus immersive. Des scènes de la vie quotidienne ont été pré-enregistrées. Dans l'une d'elles, on voit la petite fille allongée sur son lit en train de lire un livre. Sa mère, subjuguée par cette apparition, s'approche d'elle pour essayer d'établir un contact. Bouleversant.

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Le deuil d'un enfant est la chose la plus dure qui soit.- Michaël Stora, psychologue spécialiste du numérique

Cette histoire, semblant tout droit sortie d'un épisode de la série Black Mirror, n’a pourtant rien de science-fiction. La semaine dernière, Munhwa Broadcasting Corporation, une société de production sud-coréenne, a partagé sur YouTube un extrait de ce programme télévisé intitulé Je t'ai rencontré. Sur ces images, on voit Jang Ji-sung, la mère, pleurant toutes les larmes de son corps lorsqu'elle découvre pour la première fois l'avatar de sa fille. Un aventure follement dystopique, propre à faire pleurer dans les chaumières. Le tournage a duré au total huit mois et a mobilisé des moyens colossaux. Le monde virtuel a été façonné à partir d'un modèle issu du monde réel - un parc où la mère et la petite fille avaient l'habitude de se rendre. Par le biais de technologies de "motion capture" (en français, capture de mouvement), l'équipe de production a engagé un enfant acteur pour reproduire les gestes de la petite fille. 

L'extrait dévoile une partie des coulisses de cette expérience pour le moins stupéfiante, qui n'est pas sans posé question. Nous avons demandé à un psychologue de regarder ces images pour nous donner son point de vue et savoir si tout cela n'allait pas un peu trop loin. "En les voyant, on ne peut qu'être partagé entre l’horreur, la stupéfaction et la compréhension profonde de cette mère qui, trois ans après avoir perdu sa fille, accepte de rencontrer son avatar, recréé en réalité virtuelle", admet Michaël Stora, psychologue spécialiste du numérique. "Le deuil d'un enfant est la chose la plus dure qui soit", poursuit-il. La mère, qui a été interviewée par plusieurs médias sud-coréens, raconte une expérience "heureuse" et parle d'un "moment dont elle a toujours rêvé". "En Corée du Sud, comme de nombreux pays d'Asie, le rapport à la mort et aux revenants n'est pas le même qu'en Occident", souligne Mickaël Stora. 

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Des lunettes de réalité virtuelle pour combattre le stress posttraumatique ?

Le visuel n’est pas suffisant, car il n’est pas aussi empathique que le toucher.- Michaël Stora, psychologue spécialiste du numérique.

Les prouesses technologies se mettent à franchir des limites qui nous poussent à nous réinterroger sur des concepts de base de la vie. La sexualité, l’amour ou la mort, dont il est question ici. "Le deuil ne veut pas dire qu’on oublie. Au contraire, c’est apprendre à vivre avec ce manque et accepter, d’une certaine manière, de laisser partir la personne ou son âme selon les croyances", analyse Michaël Stora. Certaines personnes développent un deuil pathologique. Celui-ci se caractérise par le fait que la douleur morale est toujours aussi présente au bout de un, deux ou trois ans car quelque chose ne s’est pas dit ou ne s’est pas résolu dans la relation qu’on entretenait avec la dite personne."

Cette technologie de réalité virtuelle, permettant de "ressusciter" une personne, pourrait-elle alors servir en quelque sorte de thérapie ? Michaël Stora n'y croit pas. "Dans le processus du deuil, lorsqu’on commence à rêver de la personne, on estime que c’est plutôt bon signe. Ici, il s'agit d'une représentation en 3D de son enfant, c'est donc une réincarnation qui est avant tout visuelle. Or, nous savons que le visuel n’est pas suffisant, car il n’est pas aussi empathique que le toucher", répond-il. Dans le monde des rêves à l'inverse, les cinq sens – la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat et le goût - sont convoqués, poursuit notre expert. "Les gens nous racontent des rêves où ils s’embrassent, se touchent. Nous n’avons pas forcément besoin de réincarner la personne dans un avatar pour revivre quelque chose de cette expérience".

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Le risque, c'est qu'elle s'enferme de ce monde virtuel. - Michaël Stora, psychologue spécialiste du numérique.

Pour cet expert du cerveau humain et des nouvelles technologies, c’est également révélateur du surinvestissement du visuel qui règne actuellement dans la société. "Si la chose n’est pas photographiée, ou vue, c’est comme si elle n’existait pas. La représentation visuelle devient aujourd’hui existentielle. Dans cette expérience, on s’appuie justement sur cette idée de réincarnation par l’image", soutient-il. Et les technologies de réalité virtuelle ont justement cette capacité à "hacker" le cerveau en lui faisant croire des choses.

"C’est la même chose quand une personne joue à un jeu vidéo, se déguise ou regarde un film d’horreur. Le grand plaisir, c’est de penser que c’est vrai, en sachant au fond que tout est faux. C’est une compétence de très haut niveau que possèdent la plupart des êtres humains. En général, ce type d'expérience se déroule dans l’espace du jeu. Or, dans cette expérience, il n'y a rien de ludique", tranche Michaël Stora. Le risque, à en croire le psychologue, est que la mère s'enferme dans ce monde virtuel. "Arriver à se représenter l’absence fait partie de l’équilibre de l’humain dans sa capacité à surmonter les épreuves de la vie. C'est ce qu'on appelle faire le deuil."

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