Ces vidéastes amateurs vous intéressent aux maths, à la philo, aux sciences... : et si le meilleur prof s'appelait YouTube ?

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ENQUÊTE - Sur la plateforme de vidéo en ligne de Google, des youtubeurs partagent leurs connaissances dans des domaines divers, allant de la science à l'histoire, en passant par les mathématiques. Et leurs séquences, dont le format varie de quelques minutes à une demi-heure, font un carton. LCI décrypte le phénomène.

Ils sont, pour ainsi dire, les profs qu’on a toujours rêvé d’avoir. Sur la plateforme de partage de vidéos en ligne de Google,  où plus de 400 heures de contenus sont mises en ligne chaque minute, on trouve de tout. De l’humour, beaucoup, des tutos pour à peu près tout, mais aussi de l’histoire, de la physique, de la biologie, de la littérature et même de la philosophie. En quelques clics, des millions de personnes peuvent aujourd’hui se rancarder sur les mystères du Big bang, la théorie de l’évolution des espèces, le théorème de Thalès ou le cogito de Descartes.


Et c'est toute une ribambelle de jeunes vidéastes amateurs utilise depuis déjà quelques années YouTube pour transmettre leur savoir dans des vidéos. L’apprentissage par le divertissement, c’est le leitmotiv sur lequel surfent ces vidéastes amateurs qui manient avec brio la vulgarisation et vous poussent à réfléchir. 

J'ai 40 % d'abonnés de plus de 45 ans et j'en suis assez fierBruce Benamran, l'auteur de la chaîne "E-Penser".

"Rien n'est trop compliqué, tout peut être compris, à condition que ce soit exprimé clairement", nous confiait Bruce Benamran, à l'occasion des un an du YouTube Space de Paris, un espace de collaboration mis gratuitement à disposition des créateurs. Ce quadragénaire au look décontracté est devenu le plus populaire des youtubeurs scientifiques français. Sa chaîne "E-penser", qu’il a fondée en août 2013, a passé le cap du million d’abonnés et cumule plus de 84,5 millions de vidéos vues.


Bruce Benamran raconte avoir lancé cette chaîne consacrée à la vulgarisation scientifique après avoir constaté l’absence de contenu en français sur ce thème. Et son ton décalé ne séduit pas uniquement un public jeune et connecté. "J'ai 40 % d'abonnés de plus de 45 ans. J'en suis assez fier", atteste-t-il.  Il a par ailleurs publié deux ouvrages de vulgarisation : Prenez le temps d'e-penser, tome 1 et 2 (aux éditions Marabout). Et à l'automne 2015, il a fait la première partie de l’Exoconférence d’Alexandre Astier.

Mes vidéos ne remplacent en aucun cas des cours. mais cela peut être une bonne entrée en matièreManon Bril, créatrice de la chaîne "C'est une autre histoire

Le succès des chaînes YouTube tient en grande partie à la manière des animateurs de "pitcher" et également au bon dosage entre savoir et humour. La youtubeuse Manon Bril (il s'agit d'un pseudo) mêle ainsi ses solides connaissances et une verve décapante. Sur "C’est une autre histoire" (162.212 abonnés et  4,2 millions de vues), cette jeune toulousaine titulaire d’un doctorat en histoire parle de sujets qu’elle maîtrise parfaitement, comme les mythes antiques ou les personnages légendaires. "C’est de l’histoire. Mais en drôle. C’est de l’histoire drôle". La description sur sa page YouTube est assez lapidaire, mais elle résume parfaitement le travail de la vidéaste.

On peut donc voir Manon Bril analyser dans les moindres détails Mars désarmé par Vénus, ou encore l’enlèvement d’Europe astucieusement légendé "Ou comment pécho en étant un taureau". Ça nous réconcilierait presque avec nos anciens profs d’histoire. Mais, d'après la youtubeuse, cela ne remplace en aucun un cours classique d'histoire de l'art. "Ça pique la curiosité, mais cela va trop vite pour vraiment retenir, ce n'est pas conçu dans cette optique. Mes vidéos ne remplacent en aucun cas des cours. Mais elles peuvent être une bonne entrée en matière", estime Manon Bril, jointe par LCI.

Les internautes qui regardent ses vidéos ont en moyenne entre 25 et 35 ans. "Je ne sais pas du tout si les adolescents s'intéressent à l'histoire de l'art. Mais en tout cas ils ne regardent pas ma chaîne", constate la jeune youtubeuse. Combien de temps la fabrication d'une vidéo lui prend-t-elle ? "C'est extrêmement variable, reprend Manon Bril, qui vit de ses vidéos. Une vidéo de 5 minutes sur un sujet que je connais va demander environ une journée d'écriture, deux heures de tournage et quatre jours de montage. Une vidéo de 20 minutes sur un sujet plus fouillé, c'est une semaine d'écriture, une journée de tournage et une semaine de montage au moins.

Le rapport entre le philosophe Hegel et les Pokémon ? A première vue, aucun. C’est pourtant en prenant appui sur l’évolution de ces derniers  (Salamè-che qui devient Reptincel qui devient Dracaufeu, autrement dit qui change tout en restant le même), que le youtubeur Cyrus North explique l’un des concepts cruciaux développés par le penseur allemand, l’Aufhebung, dans une vidéo consacrée à la dialectique du maître et de l’esclave.


Ces drôles de rapprochements puisés dans la pop culture (Batman est convoqué pour éclairer Machiavel) rythment les Coup de Phil’, des petites séquences de dix minutes dans lesquels Cyrus North s’attaque à un concept philosophique. Lancée en 2013, sa chaîne compte  315.000 abonnés et cumule plus de 16,5 millions de vues. Et même les professeurs n’hésitent pas à utiliser ses vidéos en classe ! 

Ce qui est dommage, c’est qu’on continue d’enseigner aux élèves comme il y a 100 ans.Jean-Jacques Serfati, professeur de philosophie au lycée Mansart de Saint-Cyr-L'École, dans les Yvelines.

Que pense justement le corps enseignant de ces "concurrents"? "Cyrus North essaie de populariser la philosophie, sans pour autant la vulgariser", observe Jean-Jacques Serfati, professeur de philosophie au lycée Mansart de Saint-Cyr-L'École, dans les Yvelines, interrogé par LCI. Cet enseignant a découvert les vidéos du youtubeur par l’intermédiaire d’une lycéenne. "C’est une élève, assez brillante d'ailleurs, qui m’en a parlé la première fois durant un cours. Elle disait que ça l’avait beaucoup aidé à comprendre certains principes philosophiques", se souvient-il. "Son approche est intéressante, car il se glisse dans la peau du grand frère et essaie de rendre la philosophie académique moins austère. En gros, c’est :  'On t’a dit que la philosophie c’est chiant, je vais te montrer que c’est fun !'". 

A en croire l'enseignant, ces youtubeurs "savants" répondent à un manquement de l'institution. "Ce qui est dommage, c’est qu’on continue d’enseigner aux élèves comme il y a 100 ans, pointe Jean-Jacques Serfati. On le voit bien, les méthodes d’enseignement classique ne fonctionnent plus et doivent être réinventées. Enseigner, c’est expérimenter. Et même si certains professeurs essaient d’avoir une approche différente et d’utiliser les outils pour tenter des choses innovantes, la plupart sont assez rétrogrades dans la manière d’enseigner". Contactée par LCI pour donner son point de vue , l'Education nationale n'a pas donné suite à nos sollicitations.

Changer l’image des mathématiques auprès du grand publicMickaël Launay, l'auteur de la chaîne youtube "MicMaths".

Pourtant, après avoir regardé une vidéo de Mickaël Launay, alias MicMaths, difficile de continuer à dire que l’on n’aime pas les mathématiques, tant il parvient à rendre captivante cette matière, cauchemar de tant d’élèves. Ce mathématicien de 33 ans, passé par Normal Sup, a attrapé le virus au lycée, aux côtés d'un prof "qui animait entre midi et deux un club maths et magie". Lancée en 2011, sa chaîne Youtube compte plus 300.000 abonnés et cumule plus de 22,1 millions de vues.


En 2012, après sa thèse, il hésite à devenir chercheur. Mais préfère finalement opter pour la vulgarisation à plein temps. Son but , dit-il à LCI, est de  "changer l’image des mathématiques auprès du grand public". C’est pourquoi il est très impliqué dans l’association Science ouverte, qui organise de nombreuses actions de médiation scientifique, notamment dans les quartiers populaires.

Certains enseignants avaient exprimé une certaine défiance sur nos motivations à faire de la pédagogieJulien Ménielle, auteur de la chaîne "Dans ton corps"

Julien Ménielle a quant à lui lancé la chaîne de vulgarisation scientifique "Dans ton corps" en 2016, après dix ans comme infirmier et un passage chez le journal gratuit 20 minutes en tant que rédacteur en chef vidéo. Ce magazine de la santé version YouTube, qui cumule aujourd'hui plus de 44 millions de vues, décrypte, comme son nom l'indique, ce qui se passe dans notre organisme et revient sur les idées préconçues autour la santé au sens large. Les jeux vidéo rendent-ils épileptiques ?  Comment éviter la gueule de bois ?  Ou bien encore, est-ce bon pour la santé d'être sale ? Autant de questions auxquelles Julien Ménielle répond, avec humour, tout en apportant des explications scientifiques, souvent en lien avec l'actualité.

"J’ai eu des échanges avec des enseignants, les retours sont variés. Certains me remercient et me demandent s'ils m'autorisent à diffuser mes vidéos en cours. J'avais participé à une table ronde lors du Salon de l'éducation. Certains profs avaient alors exprimé une certaine défiance sur nos motivations à faire de la pédagogie", se remémore-t-il auprès de LCI. Dans leur esprit, on était là que pour l'argent. Ce à quoi j'avais répondu que la pédagogie sur YouTube était loin d'être la meilleure idée si on voulait faire de l'argent, mais que oui, c'était ma source de revenus, de la même manière que j'imaginais qu'ils n'étaient pas tous bénévoles." Fort de son succès, le youtubeur a publié en avril dernier  son premier livre "Tout ce que vous devez savoir sur le plus tabou des sujets (aux éditions Michel Lafon), dans lequel il s'attaque aux idées reçues autour des excréments. 

Quoi qu'il en soit, si pendant longtemps, nous avions l'habitude de nous rendre à la bibliothèque ou d'ouvrir une encyclopédie, force est de constater qu'il sont aujourd'hui de plus en plus nombreux à se rendre sur  YouTube. C'est même presque devenu un réflexe pour de nombreux d'entre eux : 85% des utilisateurs de YouTube âgés de 18 à 65 ans déclarent ainsi trouver habituellement sur la plateforme de Google une vidéo sur tout ce qu’ils veulent apprendre, selon une étude du cabinet GfK réalisée pour Google en 2017. 

Plus que jamais ancré dans le quotidien des français, la plateforme YouTube observe d'ailleurs depuis 2016 une forte hausse des vues pour les vidéos pédagogiques dédiées aux épreuves du Baccalauréat. "Cette tendance est d’autant plus significative quelques jours avant le début de ces épreuves, avec une très importante augmentation du nombre de vues, nous explique un porte-parole de Google. En 2018, les sujets les plus consultés ont été l’histoire, la géographie et la philosophie, qui ont atteint leur pic à la veille de chacune de ces épreuves. 


Au total, du 1 mai au 3 juillet, les vidéos sur le Baccalauréat ont généré plus de 82 millions de vues, soit une croissance de 75% par rapport à 2017. Preuve que les adolescents ont soif d'apprendre...

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