Comment Facebook développe son intelligence artificielle en France

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TECHNOLOGIE - Le site de Mark Zuckerberg a annoncé en janvier dernier son intention d'investir 10 millions d'euros dans l'intelligence artificielle en France. Pour en savoir plus sur les plans du groupe américain, nous avons rencontré Antoine Bordes, qui dirige le centre européen de recherche en IA de Facebook à Paris.

On l’appelle "IA", pour intelligence artificielle. De plus en plus présente autour de nous, cette technologie de pointe, qui suscite à la fois fascination et crainte dans l’imaginaire collectif, a fait des progrès vertigineux au cours des dernières années. Au sein de l’antenne parisienne du laboratoire d’IA de Facebook (FAIR, pour Facebook Artificial Intelligence Research), inauguré il y a un peu moins de deux ans, une équipe d’une dizaine de chercheurs s’échine à "éduquer" des machines en développant des algorithmes.


Pour mener à bien ses recherches, l'entreprise de Mark Zuckerberg a noué des partenariats avec plusieurs organismes publics, tels que l'Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique), le CNRS (Centre national de la recherche scientifique), l'École normale supérieure (ENS), ou encore l'Université du Mans. Le mois dernier, le groupe américain a annoncé son intention d'investir 10 millions d'euros dans l'Hexagone pour développer la recherche académique dans ce domaine.


Pour en savoir plus, nous avons rencontré Antoine Bordes, directeur du laboratoire d'IA de Facebook à Paris. L'occasion d'aborder avec lui les sujets sur lesquels planchent les chercheurs du laboratoire et les grands chantiers qui attendent le monde de l’IA dans les années à venir.

LCI : En quoi consiste votre travail exactement ?

Antoine Bordes : J’ai rejoint le laboratoire d’IA de Facebook à Paris il y a quatre ans. D'abord, en tant que chercheur en intelligence artificielle sur toutes les questions liées au traitement du langage et des systèmes de dialogue ou de question-réponse. Il y a un an, j’ai pris la direction du laboratoire. Il faut savoir tout d'abord que les chercheurs décident eux-mêmes sur quoi portent leurs recherches. Nous travaillons notamment sur le traitement de la vidéo. Le but est d’essayer de développer des systèmes qui comprennent la vidéo, voire même qui soient capables de prédire la suite d’une vidéo. Il y a aussi tout un champ de recherches sur le dialogue et la compréhension fine du langage. L'idée est de développer des systèmes pour permettre à des machines de converser avec les humains de manière plus naturelle. Enfin, nous essayons de développer un système capable de raisonner et de comprendre le monde. Mais sur ce point précis, nous n'en sommes qu'au tout début.

LCI : La numéro 2 de Facebook, Sheryl Sandberg, a profité d'une visite à Paris pour annoncer que l'entreprise allait investir 10 millions d’euros supplémentaires dans le laboratoire de recherche en IA de Paris. Qu’allez-vous faire avec tout cet argent ?

Antoine Bordes : Nous souhaitons doubler le nombre de chercheurs permanents. Le laboratoire est composé actuellement de 30 chercheurs et de 10 étudiants qui effectuent leur doctorat. Nous allons donc passer de 30 à 60 chercheurs, et atteindre un chiffre de 40 étudiants en thèse, soit une centaine de personnes au total d'ici 2022. Les 10 millions d'euros ne vont pas être injectés dans le laboratoire, ils vont servir pour la recherche publique française, notamment dans l'achat de machines de calcul afin que les laboratoires académiques puissent mener leurs recherches de manière plus performante. Une partie de l'argent va également être utilisée pour constituer des corpus de données étiquetées. Enfin, il va servir à financer des parcours d’excellence pour que des étudiants puissent faire de la recherche en IA.

LCI : Qu’a déjà utilisé Facebook dans vos recherches ?

Antoine Bordes : Une partie des travaux que nous menons au sein du laboratoire a eu un impact assez immédiat sur Facebook, notamment sur la reconnaissance d'images. Un autre bon exemple, c’est la traduction. Plusieurs milliards de traductions sont effectuées quotidiennement sur le site de Facebook. Il y a une équipe produit qui gère en interne l’outil de traduction qui est utilisé pour cela. Néanmoins, la traduction n’est pas parfaite, comme vous avez pu le remarquer. Une équipe de recherche au sein du laboratoire essaye de rendre l’outil plus performant pour qu'il fonctionne, par exemple, avec des langues plus rares.

Toutes les recherches que nous menons dans notre laboratoire s’appuient sur des données publiquesAntoine Bordes, directeur du centre européen de recherche en IA de Facebook

LCI : Pour mener vos recherches, utilisez-vous les données personnelles des utilisateurs de Facebook ?

Antoine Bordes : Nous travaillons exclusivement avec des données publiques. Toutes les recherches que nous menons dans notre laboratoire s’appuient sur des ensembles de données qui n’ont rien à voir avec celles des utilisateurs de Facebook. Pour améliorer notre algorithme de traduction, par exemple, nous utilisons les données du Parlement européen, qui regroupe toutes les sessions parlementaires depuis une dizaine d’années et dans une vingtaine de langues.

LCI : Un autre Français, Jérôme Pesenti, vient de rejoindre Yann LeCun à la direction du laboratoire de New York. Peut-on parler de "french touch" de l’IA ?

Antoine Bordes : Il y a effectivement beaucoup de Français au sein du laboratoire en IA de Facebook. En fait, il y a beaucoup de Français de manière générale chez Facebook comme David Marcus le patron de Messenger, Fidji Simo la patronne de tous les outils vidéo... Il y a deux aspects pour expliquer cela : d'abord, nous avons une culture des mathématiques assez forte. Jérôme Pesenti a fait l’Ecole normale supérieure et une thèse en mathématiques. Ensuite, il a monté sa boîte, puis il a travaillé pour IBM, et il a remonté une autre boîte. C'est l'autre aspect, selon moi, la fibre entrepreneuriale, qui vient s’ajouter à des bases assez fortes en informatique. Nous créons énormément de start-up en IA et dans le domaine de l'innovation en France. Je crois même que l’on est l'un des pays européens qui crée le plus d’entreprises.

Pour ce qui est de faire des machines vraiment intelligentes, on n’a même pas les ingrédients de la recetteAntoine Bordes, directeur du centre européen de recherche en IA de Facebook.

LCI : Elon Musk estime que l'intelligence artificielle pourrait devenir la cause de la Troisième guerre mondiale. Avec Bill Gates et Stephen Hawking, il fait partie des grandes figures de la Tech qui ont exprimé, ces dernières années, leur inquiétude vis-à-vis des progrès de l’IA. Un scénario à la "Terminator" est-il vraiment improbable, selon vous ?

Antoine Bordes : Il y a des domaines pour lesquels la machine sera meilleure que l’humain, mais c’est déjà le cas. Prenez un moteur de recherche : il est capable de trouver une information en une fraction de seconde, parmi des milliards de documents. On pourrait parler de capacité surhumaine et pourtant on ne trouve pas que cela soit dangereux. Pour l’instant, et pour un moment encore, les intelligences artificielles vont être développées comme des outils et des aides. Il ne s’agit pas de remplacer le cerveau humain. Pour ce qui est de faire des machines vraiment intelligentes, qui soient à la fois capables de développer des stratégies et d'avoir une compréhension fine du monde, on n’a même pas les ingrédients de la recette. Il nous manque aujourd'hui des concepts fondamentaux. A partir du moment où on n’a pas ces concepts, selon moi, tout cela n'est rien d'autre que de la science-fiction. On finira peut-être par les découvrir un jour. Ce sera peut-être dans 5 ans... ou bien dans 50 ans. Mais si on garde à l'esprit l'idée de faire de la recherche ouverte et en collaboration avec la recherche académique nous pourront éviter d’aller dans de mauvaises directions.

LCI : Votre grand rival Google a annoncé en octobre dernier la création d’un comité d'éthique pour son intelligence artificielle. Qu’en est-il chez Facebook ?

Antoine Bordes : Mark Zuckerberg a une vision optimiste de l'impact de l'intelligence artificielle. Nous sommes évidemment très conscients de cette problématique chez Facebook. La dimension éthique et philosophique est très importante pour nous. On participe avec Google et d’autres entreprises, ainsi que des ONG, à ce qu’on appelle le partnership en IA. Ce consortium a été créé il y a un an et demi à l’initiative de Yann LeCun et d’autres. Des groupes de travail et des règles de conduite sur les cadres applicatifs de l’intelligence artificielle ont été définis par ce consortium. Au sein du laboratoire d'IA de Facebook, nous travaillons également sur comment développer une IA qui soit plus respectueuse et moins discriminante. D'ailleurs, nous avons déjà publié des travaux pour essayer de montrer les faiblesses des algorithmes qu’on connaît et quels sont les pièges dans lesquels ils peuvent tomber.

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