Espagne : la restauration d'un tableau vire au fiasco

Certains détails de l'oeuvre sont devenus méconnaissables.
Insolite

DÉFIGURÉE – Censée subir un simple nettoyage, la copie d'une toile du maître espagnol Murillo a subi les coups de pinceaux malheureux d'un restaurateur. De quoi craindre des dégâts irréversibles.

Le peintre espagnol Bartolomé Esteban Murillo, figure de l'art ibérique du XVIIe siècle a inspiré de nombreux artistes. Si dix de ses toiles sont aujourd'hui exposées ou entreposées au Louvre, une multitude de copies ont été réalisées de ses œuvres, au fil des époques. Parmi ces tableaux, il en est un qui suscite une polémique depuis quelques jours en Espagne, après avoir été défiguré par une série d'interventions pour le moins maladroites. 

"C'est désolant"

L'histoire, racontée par la presse, débute de façon banale. Un collectionneur et amateur d'art vivant à Valence confie l'un de ses tableaux, une copie de L’Immaculée Conception de Murillo - l’original datant du milieu de XVIIe se trouve au musée du Prado, à Madrid - à un restaurateur de meubles. Il n'était alors pas question d'opérer une restauration en bonne et due forme de la toile, mais simplement de lui rendre son éclat grâce à un nettoyage. 

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Problème : l'opération a mal tourné, si bien que le collectionneur a demandé des comptes à l'artisan, qui a immédiatement essayé de rattraper ses erreurs et cacher les dégradations. Mais la tentative a viré au fiasco... Principal objet des moqueries, un visage totalement défiguré qui fait florès sur les réseaux sociaux. De quoi faire penser au "fameux massacre de l’Ecce Homo de l’église de Borja", rappelle le quotidien El País.

"Le tableau appartient à ma famille, c’est désolant”, a réagi le propriétaire de la toile, visiblement dépité. "Ce monsieur est un très bon restaurateur de meubles, mais restaurer une peinture, ce n’est pas du tout la même chose."

Des opérations très complexes

De fait, la tâche n'est pas aisée. Au fil du temps, les vernis utilisés sur les tableaux sur les tableaux anciens ont la fâcheuse tendance de brunir et de s'assombrir. En témoigne la Joconde, dont les couleurs sont aujourd'hui bien moins vives qu'à l'époque où elle a été peinte. La toile peut par ailleurs être couverte d'un voile de saleté et altérée par la fumée de cigarette, nécessitant un nettoyage, qui se révèle assez complexe. Il s'agit d'enlever à la fois la crasse accumulée ainsi que le vernis sans pour autant altérer la peinture en elle-même. Ce qui nécessite un matériel adapté et des solvants très bien dosés. 

C'est cette phase qui a mal tourné en Espagne, avant que le restaurateur n'aggrave encore l'état de la toile en se hasardant à prendre les pinceaux. "La législation nationale et celle des régions autonomes relatives à la protection du patrimoine culturel ne précisent pas quels sont les professionnels qualifiés pour réaliser les interventions sur ces biens", a regretté l’Association des conservateurs et restaurateurs d’Espagne (Acre), appelant à un contrôle plus strict des autorités pour éviter qu'une partie du patrimoine de soit détériorée par des professionnels non qualifiés.

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Si la valeur originelle du tableau défiguré n'a pas été communiquée, les dégâts observés pourraient se révéler irréversibles. Les restaurateurs professionnels, habitués à travailler sur des œuvres anciennes, cherchent en effet à rendre la moindre de leurs interventions réversibles. C'est le cas de Julian Baumgartner, basé à Chicago et dont la très populaire chaîne YouTube cumule plus d'un million d'abonnés. 

À travers les vidéos qu'il réalise de ses restaurations, cet expert répète régulièrement qu'il est essentiel de pouvoir effacer les traces de ses interventions, afin si nécessaire de les améliorer à l'avenir ou de les corriger. Cela passe notamment par l'emploi de peintures spécifiques, mais aussi de vernis particuliers. 

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S'il est aujourd'hui facile de jeter la pierre au restaurateur de meuble qui a considérablement abîmé le tableau, la responsabilité du collectionneur mérite tout de même d'être interrogée. Et pour cause, la spécificité de ces techniques de restauration nécessite de faire appel à des spécialistes. Un point que ne méconnaît pas l'un des représentants de l’Association des conservateurs et restaurateurs d’Espagne, qui résume, dépité : "Pouvez-vous imaginer que n'importe qui soit autorisé à opérer sur d'autres personnes ? Ou quelqu'un autorisé à vendre des médicaments sans licence de pharmacien ?" 

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