212 défenseurs de l'environnement tués en 2019 : "La peur nous accompagne partout où nous allons"

Des manifestant de l'Université des Philippines appellent les jeunes à agir pour le climat, à Manille, le 21 février 2020
International

INTERVIEW - Selon un rapport publié ce mercredi, 212 défenseurs de l'environnement on été tués à travers le monde en 2019, dont 43 rien qu'aux Philippines, un pays devenu extrêmement dangereux. LCI a interrogé Leon Dulce, de l'ONG Kalikasan, qui défend la nature au prix de sa vie.

Leur vie vaut moins chère qu'une stère de bois. Leur terre moins qu'un barrage hydroélectrique. Selon le rapport de l'ONG Global Witness publié ce mercredi 29 juillet, 212 "défenseurs de l'environnement" ont été tués à travers le monde en 2019, dont 43 rien qu'aux Philippines. Un triste record. Devenu l'un des pays les plus dangereux d'Asie pour ces activistes, la violence y est étatique. Selon l'ONG britannique, ces meurtres seraient en effet pour la moitié liés aux forces armées et aux groupes paramilitaires du président Rodrigo Duterte, élu en 2016. 

Alors, pour les garde-forestiers, le prix de l'engagement est souvent celui du sang, et ça, Leon Dulce le sait bien. Auprès de LCI, le coordinateur national de Kalikasan ("Nature" en taglog) People's Network for the Environment, un réseau environnemental qui coordonne la lutte sur les questions environnementales, témoigne d'un quotidien fait de peur et de menaces. Rien qui ne suffise cependant à étouffer sa volonté de lutter pour les terres de son pays.  

Les Philippines, pays le plus dangereux d'Asie pour les défenseurs de l'environnement

LCI : Quelle est la cause que vous défendez aux Philippines ?

Leon Dulce  :  Mon objectif est de coordonner les actions au niveau local et national pour faire progresser les lois et les projets favorables aux peuples et à leur environnement. Car ici, aux Philippines, 25 à 30 millions de personnes vivent à proximité des forêts, détruites par des groupes miniers ou forestiers, et 50 autres millions de personnes vivent dans des zones côtières exposées à un risque accru d'inondations et vulnérables aux tempêtes. Notre travail est donc essentiel, pour que ces millions de citoyens puissent vivre dignement. 

LCI : Comment est-ce-que vous arrivez à mener la lutte dans votre pays, considéré comme le plus dangereux d'Asie pour les défenseurs de l'environnement?

Leon Dulce : Chaque jour, nous avons l'esprit en alerte et notre cœur préparé à tous les dangers auxquels nous pourrions être confrontés. Notre bureau est systématiquement mis sous surveillance de l'État, dégradé par des actes de vandalisme ou menacé de descentes et perquisitions policières. Notre ONG a été de nombreuses fois qualifiée comme appartenant à un groupe terroriste par le gouvernement. Sur le terrain, presque chaque semaine, nous avons des nouvelles de nos camarades qui ont reçu des menaces de mort, ont été arrêtés ou sont poursuivis. Et sur les réseaux sociaux, au quotidien, nous savons que nous pouvons être la cible d'une armée de "trolls" organisés pour nous harceler. Enfin, trop souvent, nous recevons des mauvaises nouvelles, comme le décès d'un camarade, où le fait qu'une communauté entière a été déplacée.

La peur nous accompagne partout où nous allons. La majorité d'entre nous a développé des angoisses et une fatigue mentale. Comment voulez-vous qu'on fasse autrement quand le gouvernement dont le rôle est de vous servir et vous protéger met votre organisation et votre personne sur une liste des personnes à abattre ? 

Pour chaque défenseur tué, 100 autres sont menacés, arrêtés, inculpés, ou déportés- Leon Dulce, coordinateur national de Kalikasan People's Network for the Environment

LCI : Selon le rapport de Global Witness, 119 défenseurs des droits de l'Homme ont été tués au cours des trois premières années de la présidence Duterte, soit un bilan deux fois plus élevé qu'au cours des trois années précédentes. Votre gouvernement est-il à l'origine de ces menaces?

Leon Dulce : Oui, le schéma est indéniable  : les défenseurs qui s'opposent avec succès aux volontés du gouvernement deviennent la cible de représailles. Nous sommes catalogués et traités comme des "ennemis de l'État" dès lors qu'on s’oppose aux projets et programmes écologiquement destructeurs promus par le gouvernement Duterte.

Le problème a toujours existé, mais il s'amplifie. Comme vous l'avez remarqué, les 43 morts en 2019 représentent une hausse nette du nombre de décès liés à l'environnement par rapport à l'année précédente. Cela signifie à la fois que le nombre de projets qui ne respectent pas l’environnement augmente, mais aussi que les violations des droits de l'homme pour les personnes qui s’y opposent continuent. Mais encore une fois, ces meurtres ne sont que la pointe sanglante de l'iceberg. De 2016 à 2019, sous le régime autoritaire du président Duterte [élu le 30 juin 2016, ndlr.], au moins 19.498 défenseurs de l'environnement philippins ont subi une pléthore de violations des droits humains. Pour chaque défenseur tué, cent autres ont été menacés, intimidés, arrêtés, inculpés, ou déportés.

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LCI : Les activistes philippins ont toujours risqué gros. C'est encore plus le cas depuis l'arrivée au pouvoir de Rodrigo Duterte ? 

Leon Dulce : Disons que ce sont ses politiques économiques menées en faveur de l’industrie minière, agro-industrielle et forestière qui sont dangereuses. Rodrigo Duterte a offert toutes les garanties et tous les droits aux grandes entreprises pour les inciter à continuer leurs activités, ignorant les terres ancestrales, les zones protégées et les zones de réforme agraire. Les mesures de sécurité intérieures fonctionnent dès lors comme une "garantie d’investissement" pour les différents projets de ces grandes entreprises. Au-delà du simple cas philippin, le fait que "quatre défenseurs sont morts chaque semaine depuis l'accord de Paris sur le climat en décembre 2015" [chiffres de l'ONG Global Witness, ndlr] est la preuve que non seulement les dirigeants et les grandes entreprises ne respectent pas leurs engagements, mais qu’en plus ils essaient d’affaiblir ceux qui se battent pour notre avenir commun.

En même temps, ce chiffre montre aussi que les défenseurs perturbent. Ils gagnent du terrain et commencent à faire bouger les choses pour la planète. De notre coté, nous continuerons donc à nous soucier les uns des autres en tant que communauté protectrice de l'environnement. Et nous allons persévérer. Car notre conviction est de revendiquer la vie et ses moyens de subsistance, et notre passion est de protéger la planète et ses habitants. Des sentiments bien plus forts que la peur !

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