Berlin, 1989-2019 : les derniers transfuges

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Berlin, histoire(s) d’un Mur

JEU DANGEREUX - Dans l'espoir d'une vie meilleure, de nombreux Allemands de l'Est ont tenté de passer à l'Ouest, de franchir le Mur. Avec des fortunes diverses. Hans-Peter Spitzner et sa fille Peggy, âgée de 7 ans à l'époque, ont, eux, été parmi les derniers à réussir ce pari fou. Ils nous racontent.

Les 155 kilomètres de béton érigés sur 3,60 mètres et la surveillance militaire devaient dissuader les Allemands de l’Est de rejoindre les quelque 2,7 millions de citoyens ayant préféré fuir le bloc communiste. Mais rien n’y a fait : des milliers de personnes ont continué à tenter leur chance, parfois au péril de leur vie. 

Par les airs, la terre ou la mer

On estime à 5.000 le nombre d’habitants de Berlin-Est ayant réussi à franchir la frontière. A pieds, faisant fi des barbelés, sous la terre, par les airs ou dans l’eau, tous les moyens ont été explorés. C’est d’ailleurs à la nage que Mario Wachtler s’est décidé à passer. Lorsque le jeune homme choisi de quitter la capitale allemande, il ne sait pas qu’il deviendra la dernière personne à s’enfuir d’Allemagne de l’Est ni que cette barrière qui le sépare d’un "meilleur avenir" sera détruite à peine deux mois plus tard.

Son évasion est minutieusement planifiée. Comme il l'a expliqué à l'institut Idea en 2017, il choisit de s'échapper par la Baltique. Plongeur de sauvetage, la mer est son élément. Et cette voie lui semble la "moins dangereuse" de toutes. Plusieurs jours durant, il effectue des repérages le long d’une grande baie, près de Wismar, à 500 kilomètres de la ville de Karl-Marx Stadt - rebaptisée Chemnitz depuis la réunification - dont il est originaire. Il se lance finalement le 2 septembre, de nuit. Après 500 mètres en apnée, puis 38 kilomètres dans une eau à 18 degrés, il est finalement récupéré au bout de 20 heures par un navire qui revenait de Suède.

Fuir le "paradis socialiste"

Mario Wachtler n’est pas le seul natif du district de Chemnitz à rêver d’un meilleur avenir. Hans-Peter Spitzner, un instituteur, n’a plus qu’une chose en tête : fuir. Après une visite de la Stasi chez lui dans la nuit, l’homme craint pour sa vie et celle de sa famille. Mais comment parvenir à s’échapper, avec une fillette de sept ans de surcroît ?

A 35 ans, l’homme se rend compte que ce qui était alors qualifié de "paradis socialiste" a "de très mauvais côté". Il se fait de plus en plus critique envers ce système. "Nous ne pouvions pas trouver d’aliments primaires, il fallait attendre une quinzaine d’années pour l’achat d’une voiture et plus de vingt pour un téléphone", nous explique-t-il, trente ans plus tard. "Nous n’étions pas libres de nos mouvements ni de notre parole."

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Un triste tableau que sa fille, Peggy, ne voit pas du même œil. Devenue adulte, elle assure encore aujourd’hui que son enfance à l’Est fut "tout à fait normale". "Je n’avais pas l’impression qu’il me manquait quelque chose tout simplement car je ne savais pas ce qui existait de l’autre côté du Mur", nous raconte-t-elle, comme une évidence. Mais son père voulait partir, coûte que coûte. Il cherche la solution miracle qui lui permettra de fuguer en toute sécurité.

"Sous pression"

De façon tout à fait inattendue, c’est en feuilletant les pages d'un quotidien d’Etat qu’il la découvre. Il y apprend comment les Alliés circulent en toute liberté de part et d’autre du pays, sans que les voitures ne soient systématiquement contrôlées par les autorités. Jackpot. "Je me suis dit : 'si les marchandises passent, pourquoi pas moi ?'" Ce qui n’est au début "qu’une intuition" devient, en août 1989, une véritable stratégie. Ingrid, son épouse pharmacienne, est soudainement autorisée à se rendre en Autriche pour raisons familiales – à l’époque, les mères qui partaient seules avaient plus souvent la possibilité de voyager. Le déplacement ne doit durer que dix jours. Il devient tout d’un coup la "fenêtre de tir" idéale pour Hans-Peter et Peggy. Une occasion à saisir. Peut-être la seule que la famille aura. 

Peu à peu, leur plan se met en place : le père et sa fille se rendront bientôt tous les deux à Berlin afin d'essayer d'y trouver un soldat occidental conciliant qui pourra les transporter côté Ouest. Ingrid, elle, les y rejoindra depuis l'Autriche.

"Les quelques jours qui ont précédé notre départ, j’étais vraiment sous pression", se remémore le père. "Je ne cessais de me demander ce qu’il fallait que je prenne, ce que nous risquions, et surtout ce que Peggy racontait à ses amis." Par précaution, la jeune fille à la chevelure blonde n’est pas informée du projet. Ses parents ne voulaient pas qu’elle s’inquiète, sans compter qu’à l’Est, personne ne dévoilait de secrets aux plus jeunes. "Les enfants parlent et disent la vérité. Donc, mes parents me protégeaient tout autant qu’ils se protégeaient", plaide Peggy. 

Ce silence, la fillette le tiendra jusqu’au jour du grand départ. Son père lui annonce alors le début d'une "aventure" afin de retrouver sa mère. Mais Peggy n’est pas dupe. "Je voulais vraiment revoir ma mère, mais je sentais bien qu’il y avait quelque chose de plus, qu’on ne me disait pas tout." Elle se souvient tout particulièrement du dernier jour. Envahie d’une "profonde tristesse", elle sait qu’elle ne reviendra plus chez elle.

"Trop fou", "irréalisable"

La suite des événements reste assez vague chez cette femme désormais âgée de 37 ans, qui nous dit uniquement se rappeler de "vives impressions", de sensations solidement ancrées dans sa mémoire : "Il me reste des fragments de souvenirs, très condensés. J’ai l’impression de n’avoir passé qu’une après-midi à Berlin." Et pourtant, c’est bien pendant deux interminables journées que les futurs fugitifs vont tenter d’interpeller les voitures étrangères.

Malgré le risque d’être démasqués, père et fille multiplient les demandes. Mais essuient des refus en série. Désespéré, Hans-Peter se dit que son plan est "trop fou", "irréalisable". En somme, voué à l'échec. "Je commençais à vraiment avoir le moral en berne." Mais s'il est atteint, l'homme ne perd pas espoir. Jamais. Et c'est finalement le 18 août qu’un Américain, Eric Yaw, accepte de les embarquer dans le coffre de sa voiture, une Toyota Camry noire. Avant de se mettre en route pour Berlin-Ouest.

Une traversée "vraiment très dangereuse". Au-delà des soldats qui pouvaient à tout moment les repérer, le père et sa fille se retrouvent confinés dans un espace réduit, où le mercure monte très vite en ce mois d’août. "Nous n’avions pas assez de place et n’allions pas tenir longtemps", se rappelle Hans-Peter Spitzner. Pas le choix, il faut "avoir confiance" en ce soldat américain, rencontré quelques minutes auparavant. La traversée, de vingt minutes, est insupportable, "chaque minute paraissait en être dix". "Je priais pour que ça s’arrête le plus vite possible."

Pour le soutenir, il peut compter sur Peggy, blottie contre lui, étonnement "sereine", qui ne sait toujours pas ce qu’il se passe. Celle qui, devenue traductrice, parle dorénavant un anglais parfait – comme pour rendre un hommage à ce soldat étranger – nous propose une comparaison avec le film La vie est belle, de Roberto Benigni, dans lequel un Italien de confession juive se retrouve déporté avec son fils.

Un "jeu" dangereux

Bien que le dénouement soit ici bien plus heureux, elle détaille comment son père lui explique "les règles du jeu", se comportant comme si leur périple en était un. "Il ne voulait pas me faire peur et moi, même dans le coffre de la voiture, je suis restée calme, je lui faisais confiance." Elle comprend qu’elle doit être "extrêmement sage, courageuse et surtout silencieuse". Peggy se concentre, se répétant en boucle qu’elle va juste "voir maman". Un calme olympien qu'Hans-Peter salue encore aujourd’hui. Trente ans ont passé, il demeure impressionné par "l’intelligence" dont sa fille a su faire preuve lors de cette périlleuse traversée.

Bien que le dénouement soit ici bien plus heureux, elle détaille comment son père lui explique "les règles du jeu", se comportant comme si leur périple en était un. "Il ne voulait pas me faire peur et moi, même dans le coffre de la voiture, je suis restée calme, je lui faisais confiance." Elle comprend qu’elle doit être "extrêmement sage, courageuse et surtout silencieuse". Peggy se concentre, se répétant en boucle qu’elle va juste "voir maman". Un calme olympien qu'Hans-Peter salue encore aujourd’hui. Trente ans ont passé, il demeure impressionné par "l’intelligence" dont sa fille a su faire preuve lors de cette périlleuse traversée.

La famille Spitzner, finalement réunie, sera la dernière à sortir victorieuse de ce voyage autant redouté qu'espéré. Mais tout le monde n’a pas eu cette chance. Car en plus d’être "honteux", le Mur était hautement mortel. Le nombre de personnes y ayant péri reste d’ailleurs encore "indéterminé" à ce jour. De Günter Liftin, première victime abattue à 24 ans par un garde-frontière, à Chris Gueffroy, dernier transfuge tué le 6 février 1989 de la même façon, la liste du Mémorial du Mur de Berlin comporte 140 noms de victimes. Une centaine d'entre elles ont été fusillées froidement par l’un des 300 gardes chargés d'empêcher le passage, quand d’autres sont mortes noyées dans la Baltique, ou en agonisant, succombant à leurs blessures dans cet espace interdit qu'était alors la frontière, un couloir de la mort.

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