"A Ceuta, on n'a plus peur de tirer sur les migrants"

"A Ceuta, on n'a plus peur de tirer sur les migrants"

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INTERVIEW - Avec l'île italienne de Lampedusa et l'autre enclave espagnole de Melilla, c'est l'une de ces portes de l'Europe où viennent s'échouer ceux qui rêvent d'une vie meilleure. Le 6 février dernier, quatorze migrants sont morts noyés en tentant de pénétrer à Ceuta, dans le nord du Maroc...

Cette tragédie a provoqué une vive polémique en Espagne, confrontée à une nouvelle poussée migratoire. Face aux nombreuses critiques sur l'action des forces de l'ordre aux frontières, la Garde civile a interdit cette semaine à ses agents de tirer des balles de caoutchouc pour repousser les tentatives d'entrée en force. Loïc H. Rechi, co-auteur du documentaire "Ceuta, douce prison", sorti au cinéma fin janvier, explique à metronews la situation sur place.

Votre documentaire raconte les trajectoires de migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta. Ce sont d'abord des histoires de grande désillusion ?
On peut dire cela. En général, il s'agit de migrants subsahariens qui traversent toute l'Afrique en quête d'une vie meilleure. Pour arriver jusqu'à Ceuta, le voyage est très long. Nous avons par exemple suivi plusieurs Camerounais qui traversent le Nigeria puis le Niger, où ils doivent remettre leur vie entre les mains de passeurs, entassés dans des pick-up pour franchir le Sahara. Viennent ensuite l'Algérie et le Maroc, où ils sont pourchassés par les militaires. La dernière étape du voyage, c'est la rentrée dans Ceuta. Les rares ayant beaucoup d'argent, plusieurs milliers d'euros au moins, le font sur des bateaux à moteur ou dans des voitures à double fond, grâce à des passeurs ayant des connivences avec les douaniers marocains et espagnols. Mais la plupart achètent des bateaux gonflables, de vrais jouets. Et ceux qui n'ont vraiment pas d'argent le font à la nage.

Une fois passés, c'est une longue attente qui commence...
Ils se retrouvent dans une situation très particulière : si Ceuta c'est bien l'Europe, ce n'est pas le territoire de Shengen. Il n'y a donc pas de liberté de circulation des individus. Ces migrants deviennent totalement tributaires d'une décision administrative espagnole pour obtenir un laissez-passer. En attendant, on les met dans un centre semi-ouvert, ou plutôt semi-fermé. Quand on a passé deux mois là-bas durant l'été 2011, ils étaient 1 000 dans une structure à la capacité de 500 places ! Du coup, ils se retrouvent parqués à 10 dans des chambres minuscules. L'attente peut durer un mois, six mois, quatre ans...

"La politique européenne manque d'humanité"

Combien obtiennent l'improbable laissez-passer ?
Il n' y a pas de chiffre officiel. Mais il y a deux possibilités : soit on leur donne un bon et on les envoie en Espagne continentale. Ils sont alors lâchés dans la nature, généralement pris en charge par des ONG, et continuent leur vie de clandestins . Soit on les arrête et on les emmène également en péninsule, mais dans un centre de rétention. Là, ils sont renvoyés par charter dans leur pays. Mais s'ils viennent d'un Etat qui n'a pas signé l'accord bilatéral d'expulsion, comme la Centrafrique ou le Tchad par exemple, la loi dit qu'ils doivent être remis en liberté dans un délai de 60 jours. Ils se retrouvent alors dans la même position que ceux qui ont eu le laissez-passer : sans papiers et généralement pris en charge par les ONG.

Une grosse polémique est née en Espagne sur l'attitude des agents de la garde civile face aux migrants, après la mort tragique de 14 d'entre eux au début du mois. Leur action s'est-elle musclée ces derniers temps ?
L'action a toujours été musclée. Pour les forces de l'ordre, ce sont des migrants dont on ne veut pas : il s'agit de protéger l'intégrité physique des frontières de l'Europe Là, il y a eu des tirs dont on ne sait pas exactement s'ils ont touché le bateau ou fait peur aux migrants qui ont alors sauté à l'eau. Mais même si ce sont des balles de caoutchouc, cela revient au même à partir du moment où vise des gens qui ne savent pas nager. Ce drame montre qu'on est arrivé à un niveau de protection des frontières tel qu'on n'a plus peur de tirer. En règle générale, on pensait que c'était plutôt les Marocains qui avaient tendance à tirer sur les migrants. Là, on a franchi une étape supplémentaire dans le sens où je pense que c'est le premier cas où il est prouvé que ce sont des militaires espagnols qui ont tiré.

Ceuta est-elle selon vous le symbole d'un échec de la politique migratoire européenne ?
Ce ne sont pas des considérations dans lesquelles j'ai envie de rentrer, car ma démarche est de raconter les choses. Mais si la question est de savoir si la politique européenne manque d'humanité, en particulier avec les capacités inadaptées du centre d'accueil temporaire, la réponse est oui.

La bande-annonce de "Ceuta, douce prison", de Jonathan Millet et Loïc H. Rechi :

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