A LA DÉCOUVERTE DU SVALBARD (3/4) - L'Arctique, une région bientôt asphyxiée par la pollution

A LA DÉCOUVERTE DU SVALBARD (3/4) - L'Arctique, une région bientôt asphyxiée par la pollution

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PARADOXE - Derrière les paysages à la beauté primaire et sans pareille du Spitzberg, à environ 1000 kilomètres du pôle nord, se cache une réalité plus sombre. Celle de la pollution, qui mine et menace sérieusement toute la biodiversité de cette région pourtant (presque) vierge de toute activité humaine.

Selon une récente étude publiée dans Current Biology, seuls 13% des océans sont encore "sauvages". Autrement dit exempts des effets de l’activité humaine tels que la surpêche, le transport maritime et la pollution. Si l’Antarctique fait partie des zones les moins touchées, cet océan, ses terres et toute sa biodiversité n’en restent pas moins menacés.


Au mois de juillet, LCI a pu se rendre sur l’île du Spitzberg, dans l’archipel norvégien du Svalbard, à environ 1000 kilomètres du pôle nord. La capitale, Longyearbyen, où se trouve l'aéroport, compte un peu plus de 2000 habitants, résidant dans des bâtisses aux couleurs vives. Il y a aussi un hôpital, des musées, ainsi qu'une université. Cette ville, nichée sur la rive sud de l’Adventfjorden, est la plus septentrionale du monde. Excepté Longyearbyen, très rares sont les habitations bâties sur les territoires (visiblement) vierges de cette île où se mêlent harmonieusement glaciers, banquise et toundra. Mais alors que phoques, morses, baleines, rennes et ours blancs vivent harmonieusement sur ces terres, une menace invisible, ou presque, pèse sur eux. Le réchauffement climatique ? C’est vrai. Mais cette menace est encore plus insidieuse. Moins perceptible. La pollution.

Des conséquences possibles sur le système reproducteur, sanguin et immunitaire chez les mammifères

"C'est quelque chose d'assez déroutant parce que l'on est dans des milieux qui ont l'air très préservés. Les gens viennent là pour voir une nature vierge, sauvage, immense... Où, apparemment, il n'y a que la nature. Et en fait, il faut savoir que l'on retrouve pas mal de polluants chimiques", déplore auprès de LCI Adrien Brun, guide polaire et ornithologue. La première découverte, raconte-t-il, date de 1979. Elle a été faite sur l’île de Bjørnøya, ou "île aux ours", lorsque des goélands bourgmestres sont morts en présentant des symptômes anormaux, notamment des saignements. Leur autopsie démontrera la présence de PCB dans leur dépouille. D’autres études plus poussées et concernant d’autres espèces ont été menées par la suite, "et on s'est rendus compte qu'il y avait tout un panel de produits chimiques d'origine anthropique, qu'on ne retrouve pas naturellement dans la nature et qui étaient présents dans à peu près l'ensemble de la chaîne alimentaire."


Au début des années 2000, la convention de Stockholm a classé et interdit l’utilisation d’une dizaine de polluants organiques persistants (POPs) tels que les PCB (utilisé entre autres comme isolants électriques dans tous les transformateurs) et le DDT (contenu dans certains pesticides, il est désormais seulement autorisé dans le traitement de la malaria). Toutes ces substances ont été retrouvées dans l'Arctique et chez certaines espèces à des taux assez élevés, tandis que des autopsies d'ours polaires retrouvés morts ou des analyses sur ces carnivores préalablement endormis ont révélé des problèmes sur leur système reproducteur, leur système sanguin ou encore leur système immunitaire. Selon les scientifiques, il pourrait s'agir de symptômes liés au taux de pollution mesuré dans leur organisme. "Le lien de cause à effet est toujours assez compliqué à faire mais on commence à avoir des corrélations assez claires qui apparaissent entre ces produits et ces effets", précise Adrien Brun.

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Au Svalbard, les ours polaires contaminés au PCB et autres particules chimiques

Pour le spécialiste, les mesures prises par la convention de Stockholm sont loin de suffire à régler le problème. "Il y a eu cette convention de Stockholm qui a demandé l'interdiction de ces douze produits là. Sauf qu'ils sont encore présents dans le milieu. C'est ce qu'on appelle les polluants organiques persistants hérités. Et en attendant, il y en a de nouveaux comme les retardateurs de flamme qu'on trouve dans les plastiques et textiles. Mais avant de pouvoir les interdire, il faut savoir s'ils ont un impact. Donc il y a toujours un temps de retard", regrette-t-il.

Le "septième continent" est aussi dans l'Arctique

Une autre pollution, plus visible, est tout aussi inquiétante : celle du plastique. Les touristes et scientifiques qui sillonnent la région en retrouvent à coup sûr sur les plages des magnifiques fjords. Anaïd Gouveneaux, guide polaire et spécialiste de la vie marine, en a d'ailleurs ramassé l'après-midi de notre entretien, avec les croisiéristes qu'elle accompagnait à Camp Zoe, dans la baie de la Croix. Elle en a rapporté un plein sac poubelle. "Ça va des emballages de biscuits aux morceaux de filets de pêche en passant par des morceaux de tuyaux de plomberie par exemple, dit-elle en extrayant d'un sac poubelle les fruits de sa récolte. Et ça, indique-t-elle en brandissant un lien en plastique utilisé pour fermer les colis, on en trouve partout et ça met très longtemps à se dégrader. Cela fait partie des plastiques les plus meurtriers pour les animaux marins, ça coupe. Et ils peuvent aussi s'étrangler avec."

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Du plastique sur les plages du Svalbard ? La partie émergée de l'iceberg, assure une scientifique

Mais tous ces morceaux de plastique ne sont que "la partie émergée de l'iceberg", précise Anaïd Gouveneaux. Le problème le plus préoccupant se trouve en fait dans l'océan. Ce sont les nano-particules de plastiques. Elles proviennent notamment des crèmes exfoliantes, de l'entretien de nos vêtements synthétiques, ou de la décomposition de plus gros morceaux de plastiques. Car si le septième continent est surtout associé au Nord Pacifique, il est loin de se limiter à cette région de la planète. "On compte actuellement cinq patches différents, globalement dans chaque gyres océaniques [gigantesques tourbillons formés par les courants marins, ndlr.] : nord pacifique, sud pacifique, océan indien... Il y en a partout et le dernier en date, c'est celui de l'Arctique. Il a été découvert l'an passé", explique la scientifique.


Une étude publiée en 2017 dans Science Advances démontrait ainsi la présence de près de "300 milliards d'éléments, principalement des fragments de la taille d'un grain de riz" dans les mers du Groenland et de Barents. Ceux-ci, transportés par les courants marins, proviennent de la côte est de l’Amérique ainsi que de l’ouest de l’Europe. "Ici au Svalbard, on est tout au bout de la branche Nord-Atlantique du golf Stream, qui vient s'estomper sur les côtes ouest du Spitzberg. Il n'est pas étonnant que ce courant apporte tout un tas de déchets", indique la scientifique.


Ingérées par les animaux, ces nano-particules de plastique ne sont pas forcément bien éliminées par leur organisme. Celles-ci se retrouvent donc dans toute la chaîne alimentaire, avec des effets qui ne sont pas encore très bien cernés par la communauté scientifique. "Ces plastiques vont quand même se dégrader à l'intérieur du corps de ces animaux en des produits du type bisphénol, etc. Des choses dont on sait que c'est cancérigène aussi pour ces animaux-là. Pas que pour l'humain", souligne tout de même la spécialiste de la vie marine.

La plus grande réserve de mercure de la planète sur le point d'être libérée par le réchauffement climatique

Un troisième élément majeur entre enfin dans ce scénario catastrophe : le dégel du pergélisol de l'Arctique. Selon une étude publiée dans le journal Geophysical Research Letters et relayée par National Geographic, cette couche du sol restée gelée pendant des milliers d'années serait la plus grande réserve de mercure de la planète. Soit dix fois plus que la quantité de mercure produite par l'homme ces 30 dernières années (combustion de charbon). Petit à petit relâchée, cette puissante neurotoxine contamine toute la chaîne alimentaire, les prédateurs les plus haut placés en accumulant bien davantage que les autres. 


D'après l'Organisation mondiale pour la santé, le mercure peut notamment avoir des effets toxiques sur les systèmes nerveux, digestif et immunitaire et sur les poumons, les reins, la peau et les yeux. Chez les enfants, il est susceptible d’avoir des effets préjudiciables sur le cerveau et le système nerveux en développement de l’enfant. Chez les animaux, une trop grande accumulation de mercure dans l'organisme peut altérer le champ de vision, la marche, l'audition ou encore la capacité à se reproduire.

Qu'il soit directement ou indirectement responsable de cette pollution, l'Homme est indiscutablement au cœur des changements qui s'opèrent dans la région de l'Arctique. A quelques mois de la COP 24, qui se déroulera à Katowice, en Pologne, la communauté internationale peine pourtant encore à s'accorder sur les lignes directrices d'une politique commune en faveur de l'environnement. Car d'ici mars 2020, les pays participant devront avoir mis à jour leurs stratégies nationales pour atteindre les 2°C.

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